Chers amis,
Ensemble, nous sommes allés regarder sous la « loupe » hormonale ce qui se passe dans votre corps lorsque vous tombez amoureux : les hormones « star » du début d’une histoire d’amour sont, vous vous en souvenez, la dopamine, l’adrénaline et la noradrénaline[1].
Ce sont elles qui procurent l’excitation, l’étourdissement, voire l’ivresse du début d’une relation amoureuse, lorsque vous êtes « tout feu tout flamme ».
Il y a cependant une autre hormone qui joue un rôle important au début d’une relation amoureuse, et dont je ne vous ai pas parlé.
Pour une raison très simple : cette hormone, contrairement à la dopamine, à l’adrénaline, à la noradrénaline et même aux endorphines, ne connaît pas des bonds prodigieux au début d’une histoire d’amour : au contraire, elle baisse.
Parfois spectaculairement.
Et c’est précisément parce qu’elle baisse… qu’elle joue « en creux » un rôle important.
Ce rôle, c’est celui que la sagesse populaire résume par l’adage « l’amour rend aveugle » ; il se manifeste souvent de façon ambivalente, pour les proches et les amis d’une personne très amoureuse, par l’impression de ne plus la reconnaître.
« Il n’est plus le même », « t’as changé… », « elle n’aurait jamais fait ça avant… »
Cette hormone, c’est la sérotonine.
C’est un fait : au début d’une histoire d’amour, vous « déconnez » plus facilement
La sérotonine a connu une brusque « mise en lumière » il y a sept ans car c’était le titre choisi par Michel Houellebecq pour l’un de ses romans.
Le nom de cette hormone ne disait rien au commun des mortels ; il était familier aux personnes sous anxiolytiques.
Et pour cause : la sérotonine fonctionne comme un neurotransmetteur et joue un rôle central dans la régulation de l’humeur, de l’anxiété et du bien-être émotionnel.
Elle intervient aussi dans le contrôle du sommeil, de l’appétit, de la douleur et de certaines fonctions cognitives comme l’attention.
La sérotonine est bien connue des psychiatres (et des romanciers dépressifs) car un déséquilibre du système sérotoninergique est impliqué dans divers troubles psychiatriques, notamment, donc, la dépression et les troubles anxieux.
Une baisse chronique de sérotonine est également une marque caractéristique des personnes atteintes de TOC (troubles obsessionnels compulsifs).
Elle contribue enfin à la stabilité émotionnelle et à la capacité d’adaptation au stress.
C’est là que le lien avec l’amour « romantique » devient intéressant, parce que plusieurs équipes de chercheurs ont observé un phénomène étonnant chez les personnes en plein début de relation.
En 1999, une étude italienne menée par Donatella Marazziti s’est penchée sur le taux de sérotonine des personnes « follement amoureuses » depuis moins de six mois.
Le résultat était net : leur taux de sérotonine chutait au point de ressembler à celui de personnes souffrant de troubles obsessionnels compulsifs[2].
Autrement dit, au début d’une histoire, votre cerveau ressemble moins à celui d’un sage qu’à celui d’un obsédé (au sens clinique du terme).
Ce n’est pas très romantique dit comme ça… mais cela explique bien des choses !
Certaines personnes commettent en effet des folies lorsqu’elles viennent de tomber amoureuses : elles dépensent sans compter, se conduisent dangereusement ; elles peuvent même négliger leurs enfants, oublier de payer leurs factures.
C’est comme si elles perdaient en conscience et en maturité.
Et c’est le cas : elles redeviennent, pour un temps limité, immatures.
L’amour est-il un TOC ?
Alors, l’amour est-il un trouble obsessionnel compulsif ?
Il est évidemment bien plus que ça.
Mais, au début d’une relation amoureuse, en particulier si celle-ci est passionnelle, votre comportement a en effet tout d’un TOC.
Cette hyperfocalisation sur l’autre, cette façon de vérifier compulsivement votre téléphone, cette propension à relire un message quinze fois, ce manque d’appétit, ce sommeil irrégulier, cette impression d’être « possédé » par l’idée de l’autre…
Tout cela n’a rien de mystique ni, pardonnez-moi, de romantique : c’est simplement votre sérotonine qui est partie en vacances !
Et ce n’est pas seulement la quantité de sérotonine qui change. Les chercheuses de Pise, dans la même étude, ont observé que le transporteur de la sérotonine présent sur les plaquettes sanguines se modifie lui aussi chez les personnes très amoureuses.
On pourrait dire, pour simplifier, que le système entier qui régule normalement votre calme, votre stabilité et votre capacité à prendre du recul fonctionne soudain « en mode dégradé ».
Des chercheurs suggèrent même que cette dégringolade de la sérotine pourrait être l’explication majeure du « côté obscur » de l’obsession amoureuse, surtout quand il n’est pas réciproque : le harcèlement[3].
Recette pour un filtre d’amour :
Je n’ai rien d’un chimiste, mais si la recette d’un philtre d’amour existait – je parle d’un authentique philtre d’amour, celui qui « cristallise » l’attention amoureuse vers une seule et même personne, et non d’un simple aphrodisiaque – je suis sûr qu’elle aurait pour mécanisme de mettre sens dessus dessous ce circuit de la sérotonine.
(avec, pour effet indésirable fort possible : la dépression et les troubles anxieux – je ne m’y risquerais donc pas…)
Des médecins (et thérapeutes de couple) de la Harvard Medical School résument bien le phénomène en expliquant que le cerveau amoureux active des circuits liés à la récompense, au désir, à l’attachement, mais inhibe temporairement ceux qui servent au jugement social et à l’analyse rationnelle[4].
La réduction de la sérotonine à ses niveaux les plus bas est ce mécanisme qui permet de « neutraliser » cette retenue : vous perdez en lucidité ce que vous gagnez en intensité. Vous sacrifiez la prudence au profit de la passion.
C’est exactement ce que traduit l’adage que j’évoquais au début de cette lettre, selon lequel « l’amour rend aveugle ». C’est une description biologique !
Ce brouillard peut être aussi, il faut le souligner, angoissant, dans la mesure où il s’accompagne d’une dépendance affective : comme vous avez l’impression que tout tourne autour de l’être aimé, son absence et son éloignement peuvent provoquer un manque comparable à celui d’une drogue.
Mais ce qui est rassurant, c’est que ce brouillard, ou cet état second, ne dure pas.
Entre 6 et 18 mois de « folie »
Si vous avez déjà été passionnément amoureux, vous l’avez expérimenté : la passion ne dure pas indéfiniment.
Et heureusement !
Certaines personnes peuvent être « addict » à cette phase passionnelle, quitte à changer de partenaire régulièrement afin de vivre cette « lune de miel » intense indéfiniment.
Mais, pour la plupart des gens, après cette phase passionnelle, si l’amour est profond, c’est une autre étape de la relation, et de l’amour que l’on porte à l’autre, qui commence.
Et cette étape est marquée par… le rétablissement de taux « normaux » de sérotonine.
La sérotonine mettrait en 6 et 18 mois à remonter doucement. Le caractère « obsessionnel » ou « exclusif » de la relation s’altère.
Sans surprise, c’est là que réapparaissent les désaccords, les premières disputes « de fond », les ajustements nécessaires. Ils ne sont pas le signe que l’amour faiblit : ils sont le signe qu’il se normalise.
Une relation amoureuse ne peut pas rester éternellement suspendue dans l’état hypnotique du début. Elle deviendrait invivable et s’effondrerait sous son propre excès.
Dans certains cas cette dispersion de l’aveuglement « ouvre les yeux » littéralement sur la véritable nature de la relation à l’autre, ou sur la personnalité de celui ou celle qui était l’objet de toutes vos attentions ; l’atterrissage peut être brutal et signifier la rupture.
Pour les autres, le lien amoureux devient plus calme, la sécurité affective et la confiance remplacent les élans fougueux (mais aussi la jalousie !) ; l’attachement profond se substitue peu à peu à la dépendance émotionnelle.
Et c’est là que l’ocytocine, dont la présence s’est faite discrète mais permanente depuis le début de cette série, joue un rôle majeur.
Et c’est à elle que je consacrerai ma prochaine lettre.
En attendant, je vous invite à témoigner en commentaire : l’amour vous a-t-il déjà rendu aveugle ? Ou avez-vous observé un « changement de comportement » spectaculaire chez un proche suite à une rencontre amoureuse ?
Portez-vous bien,
Rodolphe
[1] https://alternatif-bien-etre.com/alternatif-bien-etre/les-hormones-du-coup-de-foudre/ – Rodolphe Bacquet, « Les hormones du coup de foudre », site d’Alternatif Bien-Être, 28 décembre 2026
[2] https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/10405096/ – Donatella Marazziti et al., « Alteration of the planet serotonin transporter in romantic love », in Psychological Medicine, mai 1999
[3] https://repub.eur.nl/pub/16690 – S.J.E. Langeslag, « Is the seronergric system altered in romantic love ? A literature review and research suggestions », in Nova Science Publishers, 2009
[4] https://hms.harvard.edu/news-events/publications-archive/brain/love-brain – Richard Schwartz & Jacqueline Ods, « Love and the Brain », site de la Harvard Medical School, été 2015
