Chers amis,
Voici déjà une semaine que je fais avec vous un tour d’horizon des hormones de l’amour[1].
Après ma précédente lettre portant sur les hormones du coup de foudre[2], je vous propose de nous attarder aujourd’hui sur les hormones de la sexualité.
C’est le bon jour pour parler – avec beaucoup de retenue je vous rassure – de ce qui se passe sous la couette dans ces moments intimes.
Pourquoi le « bon jour » ?
Vous allez vite comprendre pourquoi.
La libido, une équation complexe
Faire l’amour est sans doute la chose la plus simple et la plus compliquée au monde.
La plus simple, car sans ça ni vous ni moi ne serions de ce monde : la mécanique est rôdée depuis la nuit des temps !
La plus compliquée, parce qu’autour de cet acte biologique essentiel à la reproduction s’est greffé, chez l’être humain, un mille-feuilles de couches culturelles, sentimentales, générationnelles, référentielles et psychologiques.
Notre cerveau, nos sentiments et nos codes ont fait, selon les points de vue, de « l’acte de chair » la chose la plus belle ou la plus honteuse ; la plus plaisante ou la plus terrifiante.
Ainsi, « faire l’amour » ne représente pas du tout la même chose pour un Chinois maoïste (c’est une perte de temps, selon le mot célèbre du Grand Timonier), pour une Parisienne inscrite sur Tinder, pour un Taliban ou… pour l’une des épouses d’un Taliban.
Même chez nous – mettons, au sens large, en Occident – les sensibilités varient considérablement d’un pays à l’autre, et – plus fort encore – d’une génération à l’autre.
Une personne ayant connu la libération sexuelle et le summer of love est à peu près aussi éloignée, dans son imaginaire de la sexualité, qu’un vingtenaire d’aujourd’hui ayant grandi avec les scandales « me-too » et préoccupé par la question du consentement.
Tout cela n’a rien d’anormal chez l’être humain, qui a codifié et ritualisé à peu près toutes les fonctions biologiques que les animaux accomplissent instinctivement : déféquer, se nourrir, se reproduire…
Chez la plupart des espèces animales, l’accouplement et la reproduction suivent un calendrier cyclique bien établi, dépendant à la fois de la luminosité, des saisons et des températures[3] : vous connaissez, par exemple, le brâme du cerf en automne…
Beaucoup de mammifères sauvages sous nos latitudes, comme le sanglier et le renard, se reproduisent à la saison froide. Les oiseaux, eux, mais aussi les amphibiens, préfèrent le printemps.
La variation de ce calendrier reproducteur d’une espèce à l’autre dépend de leur environnement et de la longueur de la gestation.
Chez l’être humain, il y a eu, jusqu’au seuil de l’ère industrielle, une « saisonnalité » de la reproduction dépendant étroitement des saisons et des axes nord-sud (en gros, plus on montait vers le pôle nord, plus le « pic » de reproduction survenait tôt !)[4].
Cette « saisonnalité » de la conception des petits, chez l’espèce humaine, s’est considérablement affaiblie, sous l’influence notamment de la planification raisonnée des naissances, soit étatique, soit individuelle ; mais il reste encore, en Occident, une prédominance de la fin de l’automne et du début de l’hiver pour faire l’amour[5].
Et la meilleure illustration de la puissance du cadre culturel, voire civilisationnel, sur « notre » façon humaine de faire l’amour, eh bien, c’est… aujourd’hui.
Les feux d’artifice de la Saint-Sylvestre
Pourquoi parler précisément de tout cela le 31 décembre ?
Parce que cette date crée, chaque année, un petit phénomène biologique et social presque universel.
La Saint-Sylvestre est en effet, en France (mais pas que) la date à laquelle le plus d’enfants sont conçus !
Plusieurs travaux montrent que le nombre de rapports sexuels grimpe nettement autour des fêtes de fin d’année.
Une étude menée dans 4 pays et publiée en 2022 montre, dans ces 4 pays (Etats-Unis, Royaume-Uni, France et Brésil), un pic très clair d’activité sexuelle le 31 décembre[6]. Je reproduis ci-dessous le graphique relatif à la France :
Vous voyez nettement le pic en rouge, tout à gauche, correspondant au Nouvel An.
Les deux autres pics les plus importants de l’année sont la Saint-Valentin (en rose) et… le 11 novembre (en gris) ! Est-ce une façon inconsciente de « compenser » les effroyables pertes humaines survenues il y a plus d’un siècle, avant cet armistice ?…
Au Brésil, « l’autre » pic se situe au moment du carnaval… mais dans ces 4 pays, le 31 décembre reste nettement le pic de conception le plus spectaculaire.
Pourquoi cette flambée ?
Quelques raisons simples, mais efficaces :
- Le contexte festif fait descendre le stress. Or moins de stress signifie plus de testostérone disponible et plus de sensibilité aux œstrogènes (je vais y revenir) ;
- L’alcool, consommé modérément, baisse les inhibitions et augmente la sensation de proximité ;
- Le froid extérieur pousse à rester à l’intérieur, collés l’un à l’autre ;
- La nuit la plus symbolique de l’année (et l’une des plus longues, dix jours après le solstice d’hiver) crée une atmosphère particulière. On fait le bilan, on se projette, on a envie de marquer le coup. Le corps suit ce mouvement.
- Et il y a cette impression de transition, presque rituelle, qui pousse à se rapprocher pour finir l’année ensemble, au sens le plus littéral.
Autrement dit, le contexte semble idéal ; l’humanité entière semble s’accorder ce moment de chaleur humaine au cœur de l’hiver.
On s’embrasse sous le gui, et certains finissent ensemble au lit !
L’étincelle hormonale du désir
Passée cette démonstration de la nuit la plus « chaude » de l’année (ça vous fera un sujet de conversation au réveillon de ce soir), je vous propose d’essayer de nous concentrer sur la dimension neuroendocrinologue de l’acte sexuel : une affaire de corps, de peau, de gestes, certes, mais aussi une danse invisible d’hormones qui se joue dans l’ombre, bien avant le premier frisson.
Si nous parlons d’hormones sexuelles aujourd’hui, ce n’est pas pour jouer les voyeurs. C’est pour comprendre ce qui se passe réellement dans le corps quand le désir monte et quand deux personnes se rapprochent un peu plus que d’habitude.
Qu’elles soient éméchées par le champagne du Nouvel An ou non…
Avant même que vos lèvres ne se cherchent, quelque chose s’éveille en vous.
La première étincelle – du point de vue neuroendocrinologue, j’y insiste – porte un nom : la testostérone.
Contrairement aux idées reçues, elle ne concerne pas uniquement les hommes. Chez la femme aussi, elle est le carburant du désir.
Quand elle circule librement, la libido s’éveille, l’imaginaire devient vivant, l’élan vers l’autre s’intensifie.
Quand elle chute, à l’inverse, l’envie s’émousse, l’élan s’éteint, la sensualité décroît.
Le désir ne disparaît pas par manque d’amour : il s’affaiblit souvent par déséquilibre hormonal.
D’abord au sein même d’une relation de couple – les « hormones dominantes » de l’amour changent au fil d’une relation, nous l’avons vu – mais il varie également en fonction du cycle hormonal de tout un chacun, et surtout de tout une chacune !
« Souvent femme varie » : c’est vrai, et c’est hormonal…
La nature et la force du désir chez vous, mesdames, varie non seulement au cours de la vie, mais aussi au cours du cycle, si vous êtes encore menstruée.
Le désir de la femme épouse les variations de son cycle. Et ce cycle n’est pas un problème à corriger : c’est une puissante intelligence biologique, affinée au cours de l’évolution.
Pendant les règles, les hormones sexuelles chutent. Le corps se vide. L’énergie est orientée vers l’intérieur.
Le désir peut s’éteindre, ou bien se transformer, en devenant plus émotionnel que physique : certaines femmes ressentent au contraire une recrudescence de libido, comme un soulagement intérieur.
Durant la phase folliculaire, les œstrogènes remontent doucement.La femme retrouve davantage de vitalité, et de curiosité sensuelle[7].
Mais c’est durant l’ovulation qu’hormonalement la femme est à l’apogée de son désir.
Les œstrogènes atteignent leur sommet, la testostérone augmente légèrement, les phéromones émettent des signaux puissants.
La femme devient sensiblement plus attirante, plus sensible, plus audacieuse, plus réceptive aux stimuli.
Le comportement peut changer, une fois de plus inconsciemment ; plus désirante, la femme est plus désirable.
Je vais peut-être me faire foudroyer pour vous avoir écrit ça, mais ce n’est pas une opinion : c’est une expression archaïque, une « ouverture » de la phase la plus fertile, inscrite dans les cellules et abondamment documentée.
Plusieurs études indiquent même que, durant la phase d’ovulation, la femme est plus volontiers attirée par d’autres hommes que son partenaire « officiel »[8] !
Enfin, lors de la phase lutéale, la progestérone augmente et le désir baisse[9]. C’est également une phase de sensibilité émotionnelle accrue : besoin de sécurité, de tendresse, de tranquillité.
Tout cela est indicatif : les femmes – comme les hommes – ne sont pas que le jouet de leurs hormones : si votre comportement sexuel n’est évidemment pas dicté par les cycles hormonaux, il serait en revanche illusoire de croire que ceux-ci ne jouent aucun rôle.
« Aha, très bien Rodolphe, mais alors, quand on est ménopausée, hein ? Vous voyez bien que ça ne colle pas, votre histoire ! »
J’y viens.
Sexualité et ménopause
La ménopause, vous le savez peut-être, signifie « la pause de la lune » – les cycles menstruels ayant la même régularité que les cycles lunaires.
Les femmes n’étant plus fertiles à la ménopause, et la sexualité ayant pour « mission » la reproduction, il serait logique qu’en effet tout désir et tout rapport sexuel cessent dès lors.
Mais c’est oublier deux choses.
La première, c’est que – j’ai commencé par là – chez l’être humain faire l’amour a depuis longtemps dépassé cette simple finalité biologique. C’est, depuis très longtemps, également une activité culturelle et sentimentale.
La seconde, c’est que d’autres hormones entrent en jeu quand on fait l’amour… et qui ne sont pas des hormones stricto sensu sexuelles, mais qui sont non moins vitales !
Qu’est-ce à dire ?
À la ménopause, beaucoup de femmes pensent que leur libido s’éteint. D’abord, chez certaines femmes, elle connaît au contraire un « retour de flamme » spectaculaire.
La journaliste Maïtena Biraben en a témoigné récemment avec beaucoup de franchise et d’humour :
« La ménopause, c’est les hormones qui s’effondrent, tout change. Et quand vous avez des baisses d’œstrogène, vous avez comparativement une montée de libido et de testostérone. Et je me souviens vraiment, j’ai passé 3semaines où je pouvais parler avec n’importe qui, je croisais quelqu’un, je me disais: “Je m’en fous de ce qu’il/elle me dit, il faudrait que je couche en fait”. »
« Et je me suis dit, c’est ça être un garçon! C’est un enfer! Quoi que ce soit qu’on te dise, quelle que soit la personne en face de toi… Ça veut pas dire que je l’ai fait, mais en tout cas j’en crevais d’envie. Quelle que soit la personne avec qui je parlais, je me disais: “Faut que je baise, faut que je baise !” Tout est faux dans le récit des femmes de nos âges, qui ne passe que par le négatif, que par la perte, que par le moins[10]. »
Passé ce « retour de flamme » que connaissent certaines femmes, la libido change simplement de rythme.
Les œstrogènes baissent, la testostérone aussi, et le corps perd une partie de sa lubrification naturelle.
Le désir ne disparaît pas, il se fait moins spontané, moins impulsif. Il demande plus de douceur, plus de stimulation sensorielle, plus de sécurité émotionnelle. Ce qui s’éteint, ce n’est pas l’envie profonde. C’est la facilité d’accès au plaisir.
Beaucoup de femmes retrouvent même une forme de liberté. Plus de cycle. Plus de tension hormonale. La libido ne se perd pas : elle change, en quelque sorte, de logiciel.
Car, que reste-t-il à la fin ?
La même chose qu’après tout acte sexuel accompli avec amour : l’ocytocine.
Le feu d’artifice
Car cela vous concerne, que vous soyez un homme ou une femme, ménopausée ou non.
Si les hormones sexuelles vous invitent à faire l’amour, faire l’amour vous laisse – quand on est bien accompagné – avec un ce cadeau : un sentiment de lien profond avec votre partenaire.
Lors de l’orgasme, l’activité cérébrale explose… puis se tait. Juste après l’amour, votre corps bascule en effet dans un état singulier. Le souffle se calme, les muscles se détendent et, en coulisses, une chimie intense s’orchestre.
La prolactine fait son entrée. Elle coupe l’élan sexuel pour un moment et provoque cette impression de relâchement profond, presque lourd. En parallèle, le cortisol (l’hormone du stress) chute. Le système nerveux se décadenasse et la vigilance baisse.
Chez certains, les endorphines continuent de circuler comme une vague tiède. Elles réduisent la douleur, ouvrent un espace de légèreté et créent une forme de petite euphorie tranquille.
Votre cerveau note l’ensemble de ces signaux et les range dans la catégorie des expériences à répéter.
Mais, surtout, l’orgasme a déclenché une surpuissante libération d’ocytocine.
Je vous parle de cette hormone depuis le début de cette série, mais jusqu’ici j’ai surtout tourné autour, je l’avoue.
Souvent appelé « hormone de l’amour », elle grimpe en flèche, de fait, après avoir fait l’amour. Elle resserre la proximité, renforce la confiance, apaise les tensions et installe cette sensation de douceur voire de fusion entre deux êtres qui s’aiment.
Je vous en parlerai très bientôt, promis.
Mais avant cela, nous verrons ensemble pourquoi l’amour rend aveugle : il y a, là aussi, une histoire d’hormone… qui brille par son absence !
Je vous souhaite un bon réveillon de Nouvel An !
Rodolphe
[1] https://alternatif-bien-etre.com/?p=8956 – Rodolphe Bacquet, « Les hormones de l’amour », site d’Alternatif Bien-Être, 24 décembre 2025
[2] https://alternatif-bien-etre.com/?p=8962 – Rodolphe Bacquet, « Les hormones du coup de foudre », site d’Alternatif Bien-Être, 28 décembre 2025
[3] https://www.smithsonianmag.com/science-nature/more-babies-are-conceived-during-winter-fall-180971112 – Micaela Martinez & Kevin M. Bakker, « Why More Babies Are Conceived in the Cold Winter Months », in. Smithsonian Magazine, 27 décembre 2018
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] https://www.researchgate.net/publication/347069592_Unmasking_Seasonal_Cycles_in_Human_Fertility_How_holiday_sex_and_fertility_cycles_shape_birth_seasonality – Laura Symul et al., « Unmasking Seasonal Cycles in Human Fertility: How holiday sex and fertility shape birth seasonality », novembre 2020
[7] https://assets-eu.researchsquare.com/files/rs-3942118/v1/d4ce683a-9cfc-4a6e-9f68-ae05fab65355.pdf – Sultan Tarlaci, et al., « Relationship between the Menstrual Cycle and Sexual Activity : Maybe Women do Not Lose Estrus », in Research Square, 13 février 2024
[8] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC1559901 – Steven W Gangestad, Randy Thornhill & Christine E Garver-Apgar, « Women’s sexual interests across the ovulatorty cycle depend on primary partner developmental instability », in Prco Bio Sci, 17 août 2005
[9] https://repub.eur.nl/pub/68252/1-s2.0-0306453095000585-main.pdf – A. Koos Slob, Cindy M Bax, Wim C J Hop, et al., « Sexual arousability and the menstrual cycle », in Psychoneuroendocrinology, vol.21, n°6, 1996
[10] https://www.parlons-basket.com/2025/11/05/maitena-biraben-58-ans-sans-tabou-sur-son-appetit-sexuel-jai-passe-trois-semaines-ou/ – Elsa Girard-Basset, « Maïtena Bireban (58 ans) sans tabou sur son appétit sexuel : j’ai passé trois semaines où… », in Parlons basket, 5 novembre 2025
