Les hormones du coup de foudre

Rédigé le 28/12/2025
Rodolphe Bacquet

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Chers amis,

C’est peut-être un souvenir lointain pour vous, ou ça vous est – qui sait ! – arrivé hier.

Mais il y a de fortes chances pour que vous soyez passé par là, et que cela vous ait marqué. Vous êtes resté depuis lors sur votre nuage, ou bien vous y avez laissé quelques plumes.

Comme promis mercredi dernier[1], je vous emmène aujourd’hui sur la trace des hormones de l’amour, en commençant par l’étape la plus « romantique » : le coup de foudre

Un regard accroche le vôtre, votre respiration se coupe, votre cœur s’accélère comme s’il tentait de prévenir quelque chose d’important.

Le corps, en général, sait avant le cerveau ce qui est en train de se jouer à ce moment-là.

Le coup de foudre est un moment abondamment décrit dans la littérature et le cinéma : lorsque nous lisons le récit d’une rencontre amoureuse, nous frissonnons par procuration, avec un mélange d’émerveillement, d’admiration et d’envie.

C’est le « Ce fut comme une apparition » de Flaubert dans L’Éducation sentimentale, la rencontre entre Julia Roberts et Hugh Grant dans Coup de foudre à Notting Hill, la stupéfaction de Jules et Jim lorsqu’ils voient pour la première fois Catherine dans le roman éponyme d’Henri-Pierre Roché – et le film de François Truffaut.

Ou encore la rencontre des deux amants de L’Aurore de Murnau, film qui aura un siècle dans quelques jours ( ! ), mais reste l’une des plus frappantes représentations du coup de foudre et de la folie qu’il peut engendrer :

Bref, c’est un jalon essentiel de la vie amoureuse, et de la vie tout court, a priori très bien cartographié… pour les symptômes.

Car un coup de foudre est un orage biologique et hormonal. Un enchaînement rapide, précis, presque brutal, qui transforme votre cerveau, votre système hormonal et même votre façon de percevoir le monde.

Pour entrer en détail dans cet orage, jetons un coup d’œil… aux magazines féminins !

Le coup de foudre n’est en effet pas seulement l’un des sujets « classiques » de la littérature (plus que jamais d’ailleurs : vous savez que la librairie Gibert a, le mois dernier, ouvert à Paris une adresse uniquement dévolue à la romance[2] !) et du cinéma : c’est l’un des « marronniers » de la presse féminine.

Biba, Elle, Marie-Claire et les autres y reviennent chroniquement, au même titre que la perte de poids et le choix du maillot de bain !

J’en ai pris un au hasard : Marie-Claire.

Voici, selon le magazine féminin, « les principaux symptômes que vous devez ressentir » (oui, c’est formulé ainsi…) pour être certain de vivre un coup de foudre[3] :

  •  une sensation de bien-être ;
  •  l’obsession de l’autre ;
  •  les signes physiologiques ;
  •  l’impression de déjà-vu.

Voyons maintenant tout cela… du côté de la neuroendocrinologie.

Marie-Claire parle de « flottement, d’insouciance, de béatitude ». Certaines femmes ont l’impression de « se détacher de leur corps ». Elles deviennent maladroites, distraites, presque cotonneuses.

Ce qui se produit à ce moment-là est simple.

Votre cerveau libère d’un coup de la dopamine.

On l’appelle « la molécule du plaisir » ; c’est elle qui colore la vie en plus vif, qui fait tout paraître léger. Avec elle vient la phényléthylamine, cette substance associée depuis longtemps aux débuts amoureux. Elle vous met en état d’apesanteur et provoque des euphories brèves mais intenses.

Vos endorphines (d’autres hormones associées au plaisir) s’ajoutent au mélange et adoucissent encore la perception.

Pendant ce temps, la sérotonine baisse légèrement (j’y reviendrai dans une prochaine lettre). Moins de contrôle. Plus de rêverie.

Cette combinaison ouvre la porte à cet état étrange : vous êtes présent, mais comme en décalage. Vous comprenez mieux pourquoi vous vous sentez soudain si loin de tout ce qui vous préoccupait encore quelques minutes plus tôt.

Je me souviens d’une assez belle définition de l’amour dans Un Indien dans la ville : Thierry Lhermitte explique que, quand on est amoureux, là où auparavant l’on voyait plusieurs personnes, il n’y en a plus qu’une seule qui occupe « l’écran » : on ne voit plus les autres, il n’y a plus qu’elle qui existe.

C’est particulièrement vrai quand vous vivez un coup de foudre. Une pensée chasse l’autre. Vous revenez toujours à lui (ou elle) :

« L’autre devient l’objet vers lequel toutes vos pensées convergent. Que fait-il en ce moment ? Ressent-il la même chose que moi ? Quand va-t-il enfin m’appeler ? Vous ne pensez plus qu’à cela, vous ne parlez plus que de lui et plus rien ne trouve d’intérêt à vos yeux », décrit assez justement Marie-Claire.

Cette obsession n’a rien de mystérieux. C’est la dopamine, encore elle. Car la dopamine, outre qu’elle est l’hormone du plaisir, est aussi l’hormone de l’addiction.

Et oui, dans « dopamine », il y a… « dope » !

Quand le circuit de la récompense se « fixe » sur un seul objet (ou une seule personne) plus rien n’existe à côté. Cet « objet » peut être un aliment (le chocolat, au hasard), une activité physique, un jeu…

Seule la fréquentation ou la consommation de cette personne, de cet objet, entretient cette agréable sécrétion de dopamine.

Tout ce qui n’est pas cette personne perd de son attrait.

À chaque fois que vous l’embrassez, et/ou faites l’amour avec elle, vous libérez de la dopamine (vous ne libérez pas que ça comme hormones, j’y reviendrai dans ma prochaine lettre) et activez les circuits de la récompense.

Or les circuits de motivation du cerveau fonctionnent en boucle. Plus vous pensez avec plaisir à l’autre, plus vous vivez des choses positives avec lui/elle, plus votre cerveau vous incite à y revenir.

Il vous faut votre dose, sinon c’est le sevrage violent qui vous attend.

Votre cœur bat à tout rompre, vos joues se mettent à chauffer, votre voix à vaciller, vos mains à devenir moites. Ah, et il y a ces papillons dans le ventre aussi.

Vous connaissez ces symptômes qui ne trompent pas. Pour un peu, ça pourrait passer pour de la fièvre, une grippe.

C’est de la physiologie pure. Le coup de foudre occasionne un stress physiologique intense, mais un stress positif.

Vos glandes surrénales libèrent de l’adrénaline. C’est elle qui accélère votre rythme cardiaque, vous donne chaud, vous pousse à respirer plus vite. C’est la même hormone qui vous pousse à agir et à vous dépasser dans des circonstances exceptionnelles.

La noradrénaline suit. Elle aiguise vos sens, mais… perturbe aussi votre digestion ! D’où ces papillons si caractéristiques.

Votre corps et votre cœur se comportent comme s’ils répondaient à un événement majeur. Ils vous envoient un message clair : cette rencontre pourrait changer votre vie.

La noradrénaline joue encore un autre rôle dans le coup de foudre, mais a posteriori : c’est une hormone qui favorise la mémorisation.

Raison pour laquelle les premiers moments d’une rencontre restent très vifs longtemps après le début d’une relation, et constituent même souvent une « légende dorée » pour le couple (voire ensuite pour la famille fondée par le couple) : ce début d’histoire « cristallisé » par la noradrénaline sert de cadre référentiel et fondamental à la relation, auquel on revient et repense avec plaisir, voire que l’on cherche à réactualiser.

D’après Marie-Claire, le coup de foudre « se caractérise par cette étrange impression de connaître déjà l’autre, comme si vous vous étiez déjà rencontrés auparavant. »

Cette évidence ressentie peut engendrer une absence de peur et une spontanéité qui ne vous ressemblent pas et dont vous êtes le premier surpris.

Je ne prétends pas « expliquer » ce phénomène, qui est très subjectif, et en effet assez mystérieux.

D’aucuns interprètent cela comme la rencontre de l’âme sœur, ou comme les retrouvailles avec un être aimé dans une vie antérieure, etc.

Je ne m’estime pas compétent pour embrayer sur cette interprétation, qui appartient à l’intimité et aux croyances de chacun.

En revanche, au-delà du phénomène mystique ou de l’expression de la destinée (vous connaissez la chanson), je pourrais y voir l’effet combiné de trois phénomènes.

Le premier, c’est l’activation du système limbique, qui reconnaît dans l’autre quelque chose de familier : un sourire, une posture, un regard qui réveille une mémoire émotionnelle ancienne.

Le second, c’est le début de la libération d’ocytocine dès que le contact s’établit.

L’ocytocine, c’est l’hormone du lien et de l’attachement. Elle baisse les défenses, encourage la confiance, fait tomber les barrières en quelques minutes. Je ne m’y attarde pas car l’ocytocine fera l’objet d’une lettre à part entière dans cette série.

Le troisième, c’est l’inhibition des zones du cortex préfrontal qui gèrent la vigilance sociale. Elles se calment. Vous ne voyez plus le danger. Vous voyez l’ouverture, vous vous projetez.

Mais nous y reviendrons !

Je finis sur Marie-Claire, car c’est amusant : au bout de l’article sur les « symptômes » du coup de foudre, le site du magazine vous invite à lire « Non, le coup de foudre n’existe pas »[4].

En réalité, cet article « réduit » le coup de foudre à sa dimension hormonale, et particulièrement dopaminergique.

La dopamine est, nous l’avons vu, l’hormone maîtresse de la rencontre amoureuse et du début d’une relation. C’est elle qui vous donne, de façon lancinante, voire obsessionnelle, ce goût de « reviens-y » qui vous pousse en permanence, physiquement et en pensée, vers l’autre.

Tomber amoureux est un signe et un facteur de bonne santé, en particulier par rapport à la dopamine.

Dans un cerveau en pleine santé, la dopamine circule facilement dans les circuits du plaisir, du désir et de la motivation. Elle vous donne cette énergie presque électrique.

Or c’est précisément cette énergie et cette envie qui fait progressivement défaut aux patients atteints de la maladie de Parkinson.

Dans Parkinson, ces circuits s’épuisent parce que les neurones qui fabriquent la dopamine, situés dans la substance noire, meurent progressivement.

Résultat : les patients manquent de dopamine pour bouger, mais aussi pour ressentir l’élan qui pousse vers l’autre.

À l’inverse, quand on traite Parkinson avec des médicaments dopaminergiques, certains patients voient leur sensibilité au désir et à l’attirance s’intensifier.

Cela montre à quel point l’amour et le mouvement partagent une même racine biologique : une molécule fragile, essentielle, qui peut en un sens faire danser le corps autant que le cœur.

Cette période de fêtes de fin d’année est le moment idéal pour cultiver votre circuit dopaminergique, sans pour autant tomber amoureux : cultivez le plaisir d’être avec vos proches, de bien manger, et redemandez-en : c’est la séquence de l’année où ressentir ce shoot de dopamine, que l’on soit amoureux ou célibataire !

Je vous invite à partager, en commentaire, votre plus belle histoire de coup de foudre : qu’elle vous soit arrivée à vous, ou qu’elle vous ait marqué, dans un film ou dans un roman.

Rodolphe


[1] – Rodolphe Bacquet, « Les hormones de l’amour », site d’Alternatif Bien-Être, 24 décembre 2025

[2] https://www.leparisien.fr/paris-75/cest-un-vrai-phenomene-gibert-ouvre-a-paris-une-librairie-geante-dediee-a-la-romance-23-11-2025-YPNANUUZERAYRNYSEUDU25RNN4.php – Paul Abran, « C’est un vrai phénomène : Gibert ouvre à Paris une librairie géante dédiée à la romance ». in Le Parisien, 23 novembre 2025

[3] https://www.marieclaire.fr/,comment-reconnaitre-un-coup-de-foudre,735943.asp – « Les symptômes du coup de foudre amoureux », in Marie-Claire

[4] https://www.marieclaire.fr/,5-trucs-qui-prouvent-que-le-coup-de-foudre-n-existe-pas,731514.asp – Camille Moreau, « Non, le coup de foudre n’existe pas », in. Marie-Claire