Ocytocine mon amour

Rédigé le 07/01/2026
Rodolphe Bacquet

Chers amis,

Voici venu le temps de vous parler de cette hormone qui « survole » ma série de lettres consacrées aux hormones de l’amour, débutée il y a deux semaines : l’ocytocine.

Si je la traite aussi tard dans cette série, et ce alors même qu’elle est réputée être « l’hormone de l’amour », c’est pour une bonne raison.

Non, deux.  

C’est, d’abord, parce que j’ai décidé de suivre, vous vous en rappelez, l’ordre « classique » d’une relation amoureuse, depuis la rencontre, jusqu’à la fin (la « fin » étant la mort en couple… ou la rupture !).

Or, l’ocytocine, vous allez le voir, si elle est présente dès le début d’une histoire, c’est surtout au cours de la phase de maturation d’une relation amoureuse qu’elle occupe un rôle de premier plan. Quand vous n’êtes plus « aveuglé » par l’excitation de la nouveauté, et que quelque chose à la fois de plus solide et de plus lucide s’installe.

Mais c’est aussi parce que son rôle dépasse amplement le seul cadre de l’amour.

L’ocytocine est en effet une « molécule essentielle à la survie de l’espèce » pour reprendre les termes même du CNRS[1].

Pas essentielle à la survie de l’individu (ou pas seulement), non : mais bel et bien à celle de l’espèce.

Et pour comprendre cela, il faut revenir à la fin de ma lettre de 31 décembre[2] : à la sécrétion d’ocytocine lors de l’orgasme.

Si vous avez donné naissance à des enfants, vous connaissez ce conseil de grand-mère aux femmes enceintes lorsque bébé tarde à naître : « fais le ménage, ou l’amour ! »

Je ne vous parlerai pas ici de faire le ménage.

En revanche, pour ce qui est de faire l’amour, c’est entièrement vrai, et ça s’explique : l’un des (nombreux) rôles de l’ocytocine consiste à provoquer les contractions utérines.

Faire l’amour avant un accouchement permet donc en effet de faire bondir la production d’ocytocine, et donc de favoriser les contractions.

C’est même à cette mission primordiale que l’ocytocine doit son nom, du grec ancien qui signifie… « accouchement rapide »[3] !

Sachant que l’ocytocine libéré durant l’orgasme contribue, pour l’homme, à assurer une bonne éjaculation et, pour la femme, d’orienter les spermatozoïdes vers l’ovule, cette hormone joue donc un rôle majeur à la fois durant la conception et la naissance d’un petit être humain.

Entre ces deux moments, soit au cours de la grossesse, les taux d’ocytocine ne vont cesser d’augmenter, chez la femme… mais aussi chez l’homme (je vais y revenir).

C’est au moment de l’accouchement que le taux d’ocytocine connaît son pic de production, à des valeurs 200 fois supérieures à leur taux « habituel »[4] ! 

Après la naissance, l’ocytocine favorise l’expulsion du placenta et contribue au retour progressif de l’utérus à sa taille initiale en maintenant les contractions utérines.

En resserrant les vaisseaux sanguins, elle aide également à réduire le risque d’hémorragie après l’accouchement.

Mobilisée pour la conception et la naissance, de forts taux d’ocytocine vont continuer à accompagner la relation parents-enfant.

Tout comme l’ocytocine est nécessaire aux contractions utérines, elle est nécessaire aux contractions des glandes mammaires.

Donc, à l’allaitement : la stimulation des mamelons par le nourrisson déclenche chez la maman une sécrétion d’ocytocine qui fait monter le lait.

C’est l’hormone des mammifères !

Elle favorise, ce faisant, le lien entre la mère et l’enfant, et le comportement protecteur de la mère envers ses petits via le système dopaminergique[5].

C’est cette même interaction ocytocine/dopamine qui « explique », du moins du point de vue biochimique, ce que l’on attribue souvent au comportement maternel : la « fabrication du nid », la protection, donc le soin, la toilette, etc.

Ce rôle n’est pas du tout anecdotique puisqu’il a été démontré que le blocage des récepteurs à l’ocytocine supprime ces comportements maternels protecteurs[6].

Ce fabuleux rôle d’attachement ne se limite pas au couple mère-enfant : il concerne aussi les pères.

On a démontré que plus les taux d’ocytocine du papa sont élevés, plus celui-ci a de contacts physiques avec le bébé et « synchronise » ses émotions avec lui[7].

Le taux d’ocytocine serait donc déterminant pour « l’implication » parentale, qu’il s’agisse du père ou de la mère.

Chez l’homme, l’administration d’ocytocine augmente la sensibilité aux pleurs des nourrissons en modulant l’activité cérébrale, notamment par une inhibition de l’amygdale et une activation de l’insula, mises en évidence parIRM fonctionnelle[8].

Cette augmentation d’ocytocine chez l’homme s’accompagne en outre d’une baisse de la testostérone[9], ce qui d’un point de vue évolutionniste serait ni plus ni moins que le tour de passe-passe hormonal pour « ancrer » les hommes dans un cadre familial au lieu d’aller courtiser de nouvelles femelles, en particulier au moment où la femme vient de donner naissance à son enfant.

Le tout petit enfant, qui « s’attache » ainsi l’attention et la protection du père et de sa mère (sans compter les autres membres de la famille, eux aussi concernés), a ainsi plus de chances de survivre et de grandir.

Quand on parle « d’hormone de l’amour » au sujet de l’ocytocine, il ne faut donc pas l’entendre comme celle de l’amour passionnel, mais plutôt comme celle de l’amour compassionnel, et de l’attachement.

Une petite fable pour illustrer ce rôle de l’ocytocine dans l’attachement que l’on porte à l’être aimé.

Jean de la Fontaine avait écrit sur le rat des villes et le rat des champs ; notre fable, quant à elle – mise en évidence par la recherche scientifique – concerne le rat des montagnes et le rat des champs.

Il existe deux espèces de campagnols : ceux des champs, qui forment des couples monogames durables et élèvent leurs petits ensemble, et ceux de la montagne, qui vivent dans des espaces restreints favorisant des contacts sexuels fréquents.

Ces derniers ont un comportement volage et s’occupent peu de leur progéniture.

Cette différence s’explique par l’absence de récepteurs à l’ocytocine chez les campagnols de la montagne, tandis que les campagnols des champs en possèdent en grande quantité, notamment dans le noyau accumbens[10].

D’ailleurs, bloquer ces récepteurs chez les campagnols des champs provoque un comportement comparable à celui des campagnols de la montagne !

Nos petits rats fidèles en amour, privés de récepteurs à l’ocytocine, deviennent brusquement libertins et enchaînent les « coups d’un soir » !

Autrement dit, si l’ocytocine est l’hormone de l’amour, c’est aussi et avant tout celle de l’amour monogame.

De là à parler d’hormone de la fidélité, il y a un pas que je ne franchirai pas, en tout cas pas pour l’être humain.

Chez l’être humain, une fois encore, s’ajoute une dimension spirituelle, culturelle et psychologique qui dépasse et subjugue nos seules « prédispositions hormonales »…

… Toutefois on a, chez l’être humain, bel et bien observé un lien entre certaines variations génétiques d’un récepteur à l’ocytocine et des caractéristiques liées à la vie de couple : la stabilité relationnelle, la perception des difficultés conjugales et la qualité du lien affectif[11].

L’attachement, la stabilité et la confiance d’un couple ne se résument évidemment pas à l’ocytocine… mais il serait malhonnête, et dangereux, d’ignorer le rôle qu’elle y joue.

Rôle qui, du reste, dépasse amplement le cadre de l’attachement amoureux.

Je vous écrivais au début de cette lettre que l’ocytocine est indispensable à la survie de l’espèce – et bien de l’espèce, pas uniquement de l’individu !

Vous avez compris où je voulais en venir avec son implication directe dans la conception, la naissance et le début de la vie d’un enfant.

Mais c’est aussi elle qui nous transforme, sinon en animal social, selon le terme d’Aristote, du moins en être plus sociable.

A ce titre, comme pour l’amour, l’ocytocine n’est pas une molécule magique qui vous rend spontanément amoureux de quelqu’un, ou dévoué envers votre prochain ; elle agit plutôt comme un amplificateur de liens déjà existants ou d’un contexte social précis.

Elle ne rend donc pas automatiquement plus gentil, ni plus généreux, ni plus empathique. Ce qu’elle fait, c’est renforcer la cohésion d’un groupe déjà perçu comme familier ou sûr. Autrement dit, elle consolide le sentiment d’appartenance mais peut aussi renforcer la méfiance et le sentiment de défiance vis-à-vis de l’extérieur.

C’est donc aussi l’hormone du clan !

Plusieurs études ont montré que des personnes qui recevaient de l’ocytocine avaient tendance à faire davantage confiance à quelqu’un de leur propre groupe, mais pas à un inconnu ou à quelqu’un perçu comme extérieur.

Une fameuse expérience a ainsi mesuré l’effet d’un spray nasal d’ocytocine… sur les jeux d’argent !

Les participants devenaient plus enclins à coopérer et à prendre des risques dans un jeu de confiance, mais uniquement si l’autre joueur leur semblait fiable. L’hormone n’inventait pas la confiance à partir de rien. Elle renforçait simplement une impression déjà là[12].

On peut donc dire, sans exagérer, que l’ocytocine est également et surtout l’hormone du lien social.

Un lien qui va de la tendresse au quotidien jusqu’à l’entraide, l’apaisement, la coopération et la capacité à se tourner vers l’autre.

Dès que vous reconnaissez un visage ami et familier, d’ailleurs, votre taux d’ocytocine augmente[13] et – les choses sont bien faites – l’ocytocine aide à la mémorisation des visages[14] !… et cette capacité augmente lorsque les visages sont joyeux[15] !

Cette capacité à entrer en relation avec autrui et à lui accorder sa confiance constitue une base essentielle du lien social. Ce mécanisme est indispensable à la construction de relations étroites et intimes.

L’ocytocine intervient dans la qualité de vos échanges avec vos amis, vos collègues, vos proches âgés, vos enfants devenus adultes. Elle est active dès que vous passez du « chacun pour soi » à la relation. Elle façonne la manière dont vous vous liez aux autres, dont vous choisissez de faire confiance, dont vous vous ouvrez ou non.

Cette « ouverture » et cette capacité à vous tourner vers les autres, à faire plus confiance et même à être plus généreux a elle aussi été maintes fois démontrée, y compris de la façon la plus sonnante et trébuchante : l’administration d’ocytocine a également été associée à une hausse remarquable des dons à des œuvres caritatives, atteignant jusqu’à 80 %[16] !

Hormone de l’attachement… Hormone du clan… et donc également hormone du don !

Mais ce n’est pas un don à sens unique. L’ocytocine, et l’amour au sens large, comprenant notamment l’amour désintéressé, sont de puissants médicaments.

Et c’est ce que nous verrons dans ma prochaine lettre.

D’ici-là je vous invite à me dire ce que vous pensez de celle-ci :

Portez-vous bien,

Rodolphe


[1] https://www.insb.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/locytocine-lhormone-de-lamour-ou-simple-mythe – « L’ocytocine: l’hormone de l’amour ou simple mythe ? », in CNRS Biologie, 14 février 2025

[2] https://alternatif-bien-etre.com/bien-vieillir/libido/cest-le-grand-soir-rendez-vous-en-septembre/ – Rodolphe Bacquet, « C’est le grand soir », site de la revue Alternatif Bien-Être, 31 décembre 2025

[3] https://www.parents.fr/accouchement/accoucher/le-deroulement-de-l-accouchement/ocytocine-grossesse-lhormone-qui-vous-veut-du-bien-890519 – Romy Ducoulombier, « Ocytocine : une fonction essentielle durant l’accouchement », in Parents, 18 juillet 2023

[4] Ibid.

[5] https://www.revmed.ch/revue-medicale-suisse/2012/revue-medicale-suisse-333/l-ocytocine-hormone-de-l-amour-de-la-confiance-et-du-lien-conjugal-et-social#tab=tab-references – Rémy C. Martin-Du Pan, « L’ocytocine : hormone de l’amour, de la confiance et du lien conjugal et social », in Revue médicale suisse, 21 mars 2012

[6] Douglas AJ., « Baby love ? Oxytocin-dopamine interactions in mother-infant bonding », in Endocrinology 2010; 151:1978-80

[7] https://naitreetgrandir.com/fr/nouvelles/2017/02/22/20170222-nouveaux-peres-vivraient-aussi-changements-hormonaux/ – Kathleen Couillard, « Les nouveaux pères vivraient aussi des changements hormonaux », in Naître et grandir, 22 février 2017

[8] https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/21470595/ – Madelon M E Riem, Suzanne Piper, Mattie Tops et al., « Oxytocin modulates amygdala, insula, and inferior frontal gyrus responses to infant crying : a randomized controlled trial », in Biological Psychiatry, 1er août 2011

[9] https://www.rtbf.be/article/quand-les-nouveaux-papas-sont-shootes-a-l-ocytocine-10584671 – « Quand les nouveaux papas sont shootés à l’ocytocine », site de la RTBF, 29 décembre 2020

[10] Young KA, Gobrogge KL, Liu Y, Wang Z, « The neurobiology of pair bonding : Insights from a socially monogamous rodent », in Front Neuroendocrinol 2011;32: 53-69.

[11] Walum H, Lichtenstein P, Neiderhiser JM, et al., « Variation in the oxytocin receptor gene is associated with pair-bonding and social behavior », in Biological Psychiatry 2012;71:419-26

[12] https://www.newscientist.com/article/dn7451-trust-me-im-spraying-you-with-hormones/ – Andy Coghlan, « Trust me, I’m spraying you with hormones », in New Scientist, 1er juin 2005

[13] Guastella AJ, Mitchell PB, Dadds MR, « Oxytocin increases gaze to the eye region of human faces », in Biological Psychiatry 2008;63:3-5

[14] Rimmele U, Hediger K, Heinrichs M, Klaver P., « Oxytocin makes a face in memory familiar », in J Neuroscience 2009; 29:38-42.

[15] Marsh AA, Yu HH, Pine DS, Blair RJ., « Oxytocin improves specific recognition of positive facial expressions », in Psychopharmacology 2010;209:225-32.

[16] Zak PJ, Stanton AA, Ahmadi S., « Oxytocin increases generosity in humans », in PloS One 2007;2:e1128