Chers amis,
La nuit la plus longue de l’année vous attend ce soir.
C’est le solstice d’hiver, date à laquelle la durée du jour est la plus courte, et celle de la nuit la plus étendue. Vous savez tout cela.
Certains, qui aiment la nuit et l’ambiance propice à la fête, à l’ivresse et aux plaisirs interdits qu’elle favorise, entrent ici dans leur royaume.
D’autres, comme moi… iront juste se coucher encore plus tôt que d’habitude !
Je n’ai jamais été un « oiseau de nuit », et je confesse que, dès l’adolescence, je détonnais parmi mes camarades quand, à l’heure où les bouteilles voire les joints commençaient à tourner, moi, je piquais du nez et préférais mille fois me retrouver sous ma couette avec une bonne bande dessinée.
C’est ainsi, la nuit m’a toujours donné envie de dormir, ou de lire si je ne parviens pas à m’endormir, et non de me lancer dans un karaoké, la tournée des bars ou quelque interminable marathon noctambule.
Ne comptez donc pas trop sur moi ce soir. J’assume mon côté « bonnet de nuit » !
A la vérité, il y a encore un ou deux siècles, cette culture nocturne n’était pas du tout ce qu’elle est devenue de nos jours.
Pour une raison très simple : la nuit, c’était la nuit, la nuit noire.
Ambiance qui n’incitait pas à faire les 400 coups, mais plutôt à raser les murs (ou les haies) si on se retrouvait dehors à la tombée de la nuit.
La nuit noire, une espèce éteinte
De nos jours (ah, ah), la nuit n’est plus synonyme d’obscurité pour la majorité des êtres humains.
La nuit, ce n’est plus l’absence de lumière, mais le changement de nature (et de qualité) de lumière : on passe de la lumière naturelle du soleil à celle, artificielle, des éclairages publics et domestiques.
Dans certaines villes, comme New York ou Hong Kong, on est plus ébloui en arpentant certains quartiers (Times Square !) la nuit que le jour…
Cette mutation civilisationnelle s’est faite en à peine un siècle, celui de la révolution industrielle.
Cela ne signifie pas qu’il n’existait pas d’éclairage public avant le XIXème siècle : mais d’une part il était limité à de riches et puissantes cités, comme Éphèse au IIème siècle[1], et d’autre part il se faisait au moyen de bougies, de lanternes et de flambeaux.
En France, les rues de Paris furent éclairées grâce à des lanternes garnies de chandelles à partir de 1669. A peine un siècle plus tard, en 1766, les réverbères à huile leur succédèrent[2].
On est donc encore très loin de l’intensité lumineuse de l’éclairage au gaz, puis au néon et au LED qui ont progressivement colonisé villes, puis villages, puis campagnes.
Les premiers éclairages publics au gaz de charbon ont été expérimentés à Londres à la fin du XVIIIème siècle. La première démonstration d’un lampadaire à gaz fut faite à Paris en 1801[3].
Il y a précisément 200 ans, en 1825, déjà plus de 40 000 lampes à gaz illuminaient quelque 346 kilomètres de rues londoniennes !
Puis l’éclairage à l’électricité est arrivé, rendant la nuit plus claire encore. Un film sorti cette année évoque joliment ce « changement d’éclairage » : c’est La Venue de l’avenir, de Cédric Klapisch. Je vous le recommande, c’est un beau film.
En Occident, la généralisation de l’électricité et la disparition progressive de la nuit aux XIXème et XXème siècles ont eu des effets « miraculeux » sur l’activité économique, favorisant l’essor de tout un secteur nocturne : clubs, bars, restaurants, voire supermarchés désormais ouverts 24 h/24 et 7 j/7… sans oublier la télévision diffusée en continu…
… Mais ils ont eu pour conséquence de faire de la nuit noire une espèce éteinte.
Pollution lumineuse
La nuit éclairée artificiellement est devenue la norme.
On parle même, vous le savez, de « pollution lumineuse » ; ce n’est pas un abus de langage dans la mesure où ce pour artificiel permanent a des conséquences importantes sur l’environnement, la santé humaine, la science et l’énergie.
Les insectes tournent autour des lampadaires jusqu’à l’épuisement et la mort, les oiseaux migrateurs perdent le sens de l’orientation, les chauves-souris rasent les murs comme des contrebandières. Même les plantes sont déboussolées : quand la nuit ne tombe plus vraiment, la nature ne sait plus quand dormir.
Chez l’être humain aussi, trop de lumière la nuit dérègle le sommeil, fatigue, stresse et met l’horloge biologique en roue libre. On a inventé des LED bleues « économiques »… qui économisent surtout le sommeil et la tranquillité nerveuse.
Rien de tout cela n’est gratuit. De l’énergie gaspillée, du CO₂ pour éclairer le vide, des impôts pour illuminer des parkings sans voitures à trois heures du matin.
Le tout au nom d’une sécurité souvent imaginaire (je vais y revenir), parce qu’un lampadaire mal fichu éclaire surtout ce qu’il ne faut pas et aveugle le reste.
Nous voici réduits, au XXIème siècle, à créer des « réserves de ciel étoilé », c’est-à-dire des zones protégées où l’éclairage artificiel est fortement limité afin de préserver l’obscurité naturelle, de permettre l’observation des étoiles et de protéger la biodiversité nocturne.
Il y en a 7 en France : la réserve internationale de ciel étoilé du Pic du Midi de Bigorre, le Parc national des Cévennes, plus grande réserve de ciel étoilé d’Europe, la Réserve internationale de ciel étoilé Alpes Azur Mercantour, le Parc naturel régional de Millevaches en Limousin, la Réserve internationale de ciel étoilé du Vercors ; et les deux petits derniers, labellisés cette année : le Parc naturel régional des Landes de Gascogne et le Parc naturel régional du Morvan[4].
Il y a cependant autre chose qui s’est en partie « éteint » avec ces nuits artificiellement éclairées : c’est la peur.
Enfin, une certaine peur.
La nuit dangereuse
Car la nuit est plus dangereuse que le jour, c’est bien connu.
La nuit appartient aussi au monde du crime : vandales, voleurs et assassins y régnaient… et y règnent encore !
En Angleterre, des bandes aux noms évocateurs – les Mohocks, les Scowrers ou encore les Hectors – parcouraient les rues, répandant une terreur indescriptible, lacérant le visage des passants et infligeant aux femmes des violences d’une extrême brutalité[5].
Jack l’éventreur, c’est bien connu, commettait ses crimes à l’heure où les prostituées – autre « pratique » beaucoup plus répandue la nuit que le jour… – commençaient à faire le tapin…
La généralisation de l’éclairage public pour motif sécuritaire n’a, je le disais, que marginalement modifié cet état de fait.
Vous avez forcément, au cours de votre vie, déjà parcouru empli d’une certaine inquiétude une rue déserte, éclairée d’une lumière blafarde, la nuit.
La plupart des crimes « urbains » tels que les cambriolages, les dégradations, les vols avec violence, les vols de vélos et les infractions liées aux véhicules, ont statistiquement lieu dès la tombée de la nuit, vers 18h, 19h, jusqu’à minuit[6].
Les homicides, les actes de violence et les agressions sexuelles, qu’ils aient lieu dans le cadre privé ou dans l’espace public, connaissent également un pic à ce « créneau horaire ».
Si la « peur du noir » a baissé à la faveur de la généralisation de l’éclairage public, ça n’est donc pas forcément parce que le danger a disparu !
En revanche, la peur du noir irrationnelle semble, elle, avoir quasiment disparu.
Terreur primordiale
L’obscurité, noire et impénétrable, était jadis perçue comme le domaine du gobelin, du lutin, du feu follet, des revenants, ou encore – en Bretagne – de l’Ankou.
C’était le moment auquel sortaient les sorcières et, les nuits de pleine lune, gare au loup-garou ! Sans parler des vampires, qui font une allergie bien connue au soleil.
Et si la malchance s’acharnait vraiment, on pouvait même croiser Satan en personne.
Pour se protéger de ces forces malignes, on priait sans relâche.
Un texte évoque très bien cette terreur primordiale dont les générations actuelles ont oublié jusqu’au souvenir :
« À l’aube de ce siècle [le vingtième], la peur avait encore la forme de ces spectres indistincts qu’engendre la nuit noire, la vraie nuit. On oublie à quel point la fée Électricité a bouleversé le théâtre imaginaire de nos terreurs intimes. Avant les deux guerres, en ce temps ambigu que nombre de nos contemporains ont connu et qui pourtant s’efface déjà dans un lointain de légende, la nuit régnait en maîtresse absolue sur la moitié des heures qu’un homme avait à vivre, trouée seulement de quelques lueurs dansantes: scintillement incertain des étoiles, feu de l’âtre, flamme de la chandelle ou de la lampe Pigeon, clignotement du réverbère à gaz planté au coin des rues. La nuit était une nuit digne de ce nom. L’électricité nous a permis d’exorciser ses noirceurs, d’en repousser au loin les périls supposés. Elle en éclaire aujourd’hui les mystères d’un jour cru, immobile. Les ombres, sous son règne brutal, ne dansent plus. Les cœurs craintifs trouvent dans ce spectacle glacé, éclairé a giorno, de quoi apaiser leurs vieilles appréhensions –même si ce qu’ils découvrent n’a pas toujours de quoi rassurer. Disons que la lumière moderne a donné un nouveau visage à nos angoisses. Surtout, elle cherche à nous persuader que la peur et son cortège de menaces viennent du dehors, ne sont pas directement notre fait – ce qui est une bien naïve illusion. […]
« Le dormeur réveillé en sursaut par un bruit inexplicable n’avait sous la main aucun interrupteur (le bien nommé) pour mettre fin à son tourment. Il lui fallait battre le briquet, allumer la pétoche qui ne quittait jamais le chevet du lit, arpenter pièces et couloirs la lumière à la main, au risque de faire grimacer d’étranges figures sur les murs, avant de regagner la tiédeur des draps, plus ou moins rasséréné : il n’était jamais sûr, le noir aidant, d’avoir bien vu. Il fallait souvent attendre le jour, la vraie lumière, pour en avoir le cœur net. [7]»
Ce que nous avons perdu avec la disparition de la nuit noire, ce n’est donc pas seulement un ciel étoilé ou un sommeil de meilleure qualité.
C’est aussi une certaine manière d’habiter le temps.
La nuit n’est pas un prolongement artificiel du jour
Avant l’éclairage artificiel, la nuit n’était pas un simple prolongement du jour. Elle imposait une rupture nette. On ne faisait pas « comme le jour, mais sous des lampes ».
On s’arrêtait, ou du moins on changeait d’activité.
On se retirait chez soi, seul dans sa chambre, ou en famille, entre amis, dans la pièce à vivre éclairée et réchauffée par le bien-nommé foyer.
L’existence était alors rythmée par l’alternance réelle du clair et de l’obscur.
On se couchait tôt, non par vertu, mais par nécessité. Et surtout, on ne dormait pas d’un seul bloc !
Je vous en parlais déjà en détail dans une lettre l’an passé[8] : il y avait ce que les historiens appellent le « premier sommeil », puis un réveil au cœur de la nuit, long parfois d’une heure ou deux, avant un « second sommeil ».
Ce réveil au milieu de la nuit, parfaitement naturel, était un temps étrange, calme, flottant.
On priait, on méditait, on discutait à voix basse, on écrivait ; c’était aussi un moment privilégié, pour les couples, pour faire l’amour.
Un temps sans écran, sans horloge lumineuse, sans injonction à être performant le lendemain matin.
La nuit était alors un espace à part, ni tout à fait du repos, ni tout à fait de l’activité. Un entre-deux.
La lumière artificielle a aplati tout cela. Elle a lissé la nuit, l’a rendue fonctionnelle, rentable, productive. Elle a supprimé ce sas intérieur et cet espace intime que créait l’obscurité.
Désormais, on considère normal de dormir d’une traite, comme on exige de travailler d’un trait.
Et quand le sommeil ne vient pas, on allume. Un écran, une lampe, une série. Je ne compte plus mes connaissances qui, lorsqu’elles souffrent d’insomnie, ont pour réflexe d’allumer leur portable, aggravant ainsi leur cas. On chasse le noir comme un intrus.
Peut-être est-ce aussi pour cela que la nuit nous fatigue tant aujourd’hui. Elle n’a plus de statut propre. Elle n’est plus respectée comme une frontière.
Il ne s’agit pas d’idéaliser le passé. Personne n’a envie de revenir aux rues boueuses, aux bandits vous attendant au coin sombre d’une ruelle, ni aux chandelles.
Mais il est permis de se demander si, à force de vouloir tout éclairer, nous n’avons pas aussi perdu quelque chose de plus intime : la capacité à être dans le noir sans paniquer, à accepter de ne pas tout voir, de ne pas tout maîtriser.
La nuit noire obligeait à l’humilité. Elle rappelait que l’humain n’est pas fait pour être éveillé… ni surveillé en permanence ; ni pour tout contrôler. Elle laissait de la place à l’imaginaire, au doute, au silence, à une intimité feutrée.
Elle pouvait faire peur, certes, mais une peur qui structurait, qui rappelait les limites.
Ce soir, pour cette nuit la plus longue de l’année, je vous propose d’éteindre un peu plus que d’habitude. Une lampe en moins. Vos écrans éteints plus tôt. Laissez entrer l’obscurité, sans chercher immédiatement à la corriger.
Peut-être n’y trouverez-vous rien d’extraordinaire. Peut-être seulement du calme.
Ce serait déjà beaucoup.
Bon solstice à vous… et bonne nuit !
Rodolphe Bacquet
[1] Sophie Reculin, « Le règne de la nuit désormais va finir ». L’invention et la diffusion de l’éclairage public dans le royaume de France (1697-1789), thèse de doctorat en histoire, université Lille 3, 2017, p. 26
[2] « Les lanternes avaient existé jusqu’en1766. À cette époque, le sieur Bailly entreprit d’y substituer des réverbères. Déjà, au mois d’avril de cette année, près de la moitié des rues étaient éclairées par des réverbères de sa façon, lorsque le bureau de la ville préféra les modèles du sieur Bourgeois de Chateaublanc, qui, avec plus d’économie, rendaient plus de lumière. Ce dernier entrepreneur se chargea de pourvoir la capitale de trois mille cinq cents réverbères, alimentant sept mille becs de lumière. Le 30 juin1769, le sieur Bourgeois fut chargé de l’entreprise de l’illumination de Paris pendant vingt ans. » (Émile de La Bédollière Janet,Les industriels métiers et professions en France, 1842)
[3] https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2009/oct/31/life-before-artificial-light – « Life before artificial light », in The Guardian, 31 octobre 2009
[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9serve_internationale_de_ciel_%C3%A9toil%C3%A9 – « Réserve internationale de ciel étoilé » (fiche Wikipédia)
[5] The Guardian, art.cit.
[6] https://www.eurekalert.org/news-releases/1087979#:~:text=The%20analysis%20showed%20that%2C%20overall,bicycle%20theft%2C%20and%20vehicle%20offences. – « Risk of crime rises when darkness falls », in EurekAlert, 25 juin 2025
[7] Note de l’éditeur, pp.9-10 in Claude Seignolle, La Malvenue, Phébus, 1998
[8] https://alternatif-bien-etre.com/developpement-personnel/sommeil/reveil-a-4-heures-du-matin/ – Rodolphe Bacquet, « Réveil à quatre heures du matin », site d’Alternatif Bien-Être, 6 mars 2024
