Chers amis,
Un soir de cette semaine, je suis rentré chez moi et j’ai été d’emblée accueilli par cette question de ma fille, dix ans et demi, qui tenait dans ses mains une raquette de tennis :
« Papa, cette raquette elle est rouge ou elle est rose ??! »
Elle avait avec son frère un intense débat sur ce sujet de colorimétrie. Je suis probablement arrivé à la maison avant qu’ils n’en viennent aux mains !
Elle, soutenait que la raquette était rouge. Lui, qu’elle était rose.
« Elle est fuschia », ai-je répondu.
Qui avait raison ?
Eh bien, les deux (ou les trois, si je me compte dedans).
Il n’y a pas de couleurs, il n’y a que des façons de les percevoir
Les couleurs n’existent pas.
Vous avez déjà dû entendre parler du fait que certains animaux voient tout en noir et blanc, ou que d’autres à l’inverse voient des couleurs que nous sommes incapables de percevoir.
Ce que nous appelons « couleur » est en réalité la manière dont notre cerveau interprète la lumière que les objets renvoient ou absorbent.
Elle dépend de la longueur d’onde de cette lumière et du fonctionnement de nos photorécepteurs. C’est donc une sensation, pas une propriété absolue du monde.
Cette manière dont le cerveau interprète la lumière varie, je le disais, d’une espèce à l’autre. Mais aussi, dans une moindre mesure, d’une personne à l’autre, et plus globalement… d’un genre à l’autre.
Les hommes et les femmes ne voient pas la vie de la même couleur
Des chercheurs emmenés par Israël Abramov, directeur de l’Institut de vision appliquée à Brooklyn, ont voulu établir un « tableau » de la différence de perception des couleurs entre hommes et femmes, afin de savoir si cette différence était uniquement culturelle, ou biologiquement établie[1].
Il s’agissait donc, pour les chercheurs, d’éviter les biais culturels. Pas question de demander : « Ce jaune vous rappelle-t-il un champ de blé ? » ou « ce vert est-il plutôt pistache ou olive ? »
Ils ont par conséquent soumis des jeunes hommes et des jeunes femmes ayant une vision parfaite à des tests, et ont effectué une expérience très simple et très pure sur le plan scientifique.
Ils ont présenté à ces jeunes sujets des lumières monochromatiques, c’est-à-dire des lumières d’une seule longueur d’onde, à travers tout le spectre visible.
Les participants ne voyaient qu’une tache de lumière, sans objet, sans contexte ; les chercheurs leur ont ensuite demandé de décrire ce qu’ils voyaient en utilisant uniquement quatre mots, et leurs mélanges : rouge, jaune, vert, bleu.
Ils mesuraient aussi la saturation, c’est-à-dire l’intensité subjective de la couleur.
Des différences subtiles, mais bien réelles et statistiquement significatives, sont apparues.
Pour obtenir la même sensation de couleur, les hommes ont souvent besoin de longueurs d’onde un peu plus longues que les femmes. Autrement dit, la même lumière est perçue légèrement plus «décalée» par les hommes.
Les hommes ont une plage un peu plus large de « mauvaise » discrimination dans le milieu du spectre, c’est-à-dire dans les verts et jaunes verdâtres.
Ces résultats montrent que la manière qu’ont les femmes de percevoir les nuances est effectivement différente.
Les femmes seraient, en moyenne, plus fines dans certaines transitions, notamment au milieu du spectre.
Les idées reçues sur la plus grande sensibilité et finesse de discernement des femmes au niveau visuel sont donc…. vraies.
Mesdames, vous pouvez montrer cette lettre à votre mari et lui dire : « Tu vois ! Quand je te disais que ce manteau était vert kaki et pas caca d’oie ! »
Mais attendez. Car cette même équipe de chercheurs a mené d’autres expériences sur les différences de perceptions visuelles entre hommes et femmes.
Et leurs conclusions confirment d’autres idées reçues !
Une question de définition
Ces chercheurs sont en effet partis d’un constat étonnant.
Le cortex cérébral, en particulier le lobe occipital, qui reçoit les informations visuelles, est truffé de récepteurs à la testostérone. Beaucoup plus qu’on ne l’imaginait.
On sait déjà que l’audition présente des différences nettes entre hommes et femmes, en lien avec le taux de testostérone.
Israël Abramov et son équipe ont testé une fonction visuelle de base : la capacité à distinguer les détails et à suivre des motifs qui bougent[2].
Ils ont recruté, là encore, de jeunes adultes avec une vision normale, et vérifié leur acuité, leur vision des couleurs, leur vision en relief.
Puis ils les font regarder des images très simples : des gratings, des bandes sombres et claires, dont on fait varier la finesse des détails et la vitesse de clignotement.
Les résultats sont – sans jeu de mots – clairs.
Sur l’ensemble du domaine testé, les hommes sont en moyenne plus sensibles que les femmes, surtout pour les détails fins et les stimuli qui changent rapidement.
Leur acuité est meilleure à tous les rythmes testés : « Nous constatons que les hommes présentent une sensibilité significativement plus élevée aux détails fins et aux stimuli en mouvement rapide. Une interprétation possible est que cela concorde avec les rôles sexuels dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs. »
L’étude « confirme » par conséquent cette idée reçue que les hommes, en moyenne, distinguent mieux que les femmes les petits détails très fins, et qu’ils sont plus performants pour détecter des choses qui bougent vite.
Leur interprétation, sur le rôle évolutif de la « répartition » des rôles à la préhistoire, est crédible.
Dans un groupe de chasseurs, parvenir à repérer un animal caché dans les hautes herbes, apercevoir une faible vibration de mouvement au loin, pouvait faire la différence entre revenir avec du gibier ou rentrer bredouille.
L’œil masculin aurait donc été « calibré » par la testostérone pour servir cette fonction de chasseur : fin détail, mouvement, distance ; tandis que celui de la femme serait, lui, beaucoup plus subtil en termes de discrimination des nuances de couleurs.
Les hommes ont une meilleure définition visuelle, et les femmes une plus large palette colorimétrique. Statistiquement en tout cas.
Dans les deux cas, c’est, vous l’avez lu, la différence de testostérone qui induit des connectivités différentes dans le cortex.
Au cœur de ces différences, une hormone
Ce qui relie les deux études, c’est l’hypothèse centrale des auteurs : que la testostérone joue un rôle majeur dans l’architecture même du cerveau visuel.
Pendant le développement embryonnaire, les neurones du thalamus (le relais sensoriel) se connectent au cortex visuel primaire. C’est là que se construit la « carte » de ce que nous voyons.
Les chercheurs suggèrent que la testostérone influence cette mise en place des connexions :
- Chez les hommes, elle favoriserait une organisation plus performante pour la perception des détails fins et des mouvements rapides.
- Chez les femmes, elle laisserait la place à un autre type d’équilibre, plus sensible à certaines nuances de couleur.
Il ne s’agit pas de « mieux » ou « moins bien ». Ce sont deux réglages différents d’un même instrument, comme deux préréglages sur un appareil photo ou un égaliseur audio.
Les hommes et les femmes ne voient (littéralement) pas le monde de la même manière
Nous pensons souvent que ce que nous voyons est « objectif ».
L’objectivité, pas plus que les couleurs, n’existe. Tout est interprétation, avant même de passer l’étape du langage, qui sert à l’être humain à décrire le monde.
Dès la perception, nous sommes dépendants d’une grille de lecture, liée non seulement à nos organes sensoriels, mais aussi à nos hormones.
Ce que nous appelons « rouge », « vert », « bleu » est déjà une construction de notre cerveau. Et ce cerveau n’est pas tout à fait réglé de la même manière chez l’homme et chez la femme.
Quand ma fille et mon fils se disputent sur la couleur d’une raquette de tennis, ils me démontrent avant tout qu’ils n’ont pas la même « palette » de perception à leur disposition.
On insiste à juste titre sur l’influence de la culture, de l’éducation, du conditionnement sur les perceptions. Mais cela ne doit pas nous faire oublier quelque chose de très concret : nos cerveaux ne sont pas neutres.
Cela ne signifie pas qu’un genre soit supérieur à l’autre. Mais notre histoire évolutive a misé sur la complémentarité.
Un œil plus affûté pour la distance et le mouvement. Un autre plus sensible aux nuances, aux variations de couleur, aux micro-détails. Ensemble, ces deux visions donnent au groupe une perception plus riche, plus sûre.
N’oubliez pas cependant queces résultats sont des tendances observées sur des groupes.
Il existe des femmes qui voient les détails aussi bien, voire mieux que la plupart des hommes. Et des hommes très sensibles aux couleurs et aux nuances !…
Ne serait-ce que parce que les taux de testostérone varient d’un homme à l’autre… et d’une femme à l’autre.
Votre singularité ne se résume évidemment pas à votre sexe ou à votre taux de testostérone. Mais connaître ces tendances statistiques, et expliquées biologiquement, aide à comprendre certains malentendus, certaines incompréhensions quotidiennes qui ne sont, au fond, que des « désaccords d’optique ».
Avez-vous apprécié cette lettre ?
Portez-vous bien,
Rodolphe
[1] https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/22943488/ – Israel Abramov, James Gordon, Olga Feldman & Alla Chavarga, « Sex and vision II: colore appareance of monchromatic lights », in Biology of Sex Differences, 4 septembre 2012
[2] https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/22943466/ – Israel Abramov, James Gordon, Olga Feldman & Alla Chavarga, « Sex and vision I: Spatio-temporal resolution », in Biology of Sex Differences, 4 septembre 2012
