Tout à tour ignorés ou considérés comme une gêne pour les chirurgiens, les fascias font aujourd’hui l’objet de nombreuses recherches scientifiques. Des États-Unis à l’Italie, de l’Allemagne à la France, ils révèlent des perspectives extrêmement prometteuses sur le plan thérapeutique. Comment en tirer le meilleur parti ? Alternatif Bien-Être a mené l’enquête. Bienvenue dans l’univers fascinant des fascias, cet organe qui peut nous faire mal… pour nous faire du bien.
Largement sous-estimés, voire complètement ignorés, durant des siècles, les fascias suscitent aujourd’hui un vif intérêt de la part de la communauté scientifique. Celle-ci découvre qu’ils jouent un rôle crucial dans notre santé et se positionnent comme les alliés essentiels quoique encore un peu secrets de notre organisme. Perception du corps, neurologie, transmission de la force, tensions de cicatrisation et jusqu’au maintien de notre structure corporelle… il n’existe guère d’aspect de notre physiologie où leur rôle n’est pas déterminant. La professeure d’anatomie Carla Stecco résume ainsi les choses : « Je pense que les fascias sont très importants. Les ignorer serait comme ignorer les nerfs ou les vaisseaux sanguins du corps. Ils forment un organe et nous devons comprendre la façon de les traiter. » Ils n’ont donc rien d’une sorte « d’organe de remplissage », comme on l’a imaginé pendant des décennies.
Vingt kilos de membranes blanchâtres
Le mot « fascia » est directement dérivé du latin fascia que l’on peut traduire par « bande », « faisceau » ou « ruban ». Traversant l’ensemble du corps humain jusqu’à ses régions les plus profondes, un peu à la manière d’un vaste réseau tridimensionnel enveloppant, les fascias sont des tissus conjonctifs se présentant sous la forme de membranes blanchâtres. Cet immense réseau à mailles fines et résistantes, désormais considéré comme un organe à part entière, est loin d’être anodin, y compris en termes de poids : chez une personne adulte, il peut représenter environ vingt kilos de poids corporel.
Les spécialistes parlent de quatre grands types de fascias : le fascia superficiel situé directement sous la peau et constitué de couches de collagène et de fibres élastiques ; le fascia profond, ou musculo-squelettique, qui entoure les tendons, les muscles et le squelette ; les fascias viscéraux, qui sont liés aux organes et leur donnent leur forme (ces fascias auraient un rôle dans la proprioception, c’est-à-dire la perception de la position du corps dans l’espace, ainsi que dans la coordination des mouvements et la douleur) ; et enfin les fascias neuraux, qui entourent le cerveau et les nerfs.
« L’organe que l’on mettait à la poubelle »
Pendant des dizaines, voire des centaines d’années, les fascias ont été quasiment ignorés. Tout juste peut-on mentionner, en 1799, une première étude menée par le médecin et anatomo-pathologiste Xavier Bichat, dans laquelle les fascias étaient qualifiés de « membranes ». On peut lire dans cette étude que « les membranes n'ont point été jusqu'ici un objet particulier de recherche pour les anatomistes… ». Environ soixante ans plus tard, en 1858, une première définition, succincte mais correcte, des fascias a été avancée par le Britannique Henry Gray. Pour lui, le fascia est « une masse de tissu conjonctif assez importante, visible à l'œil nu et dont les fibres sont entrelacées ». Nous sommes, bien entendu, encore éloignés des résultats obtenus par les chercheurs du XXIe siècle. Robert Schleip, spécialiste allemand des fascias travaillant à l’Institut de physiologie appliquée de l’université d’Ulm (Allemagne) confirme cet obscurantisme dans une interview accordée à la chaîne de télévision Arte : « Jadis, c’était l’organe que l’on mettait à la poubelle. En anatomie classique, on était content quand on se débarrassait de cet organe incolore et collant, et que l’on avait enfin sous les yeux les vrais muscles et les vrais organes. »
Un réseau continu
Mais depuis une bonne dizaine d’années, le revirement est complet. Les fascias sont désormais unanimement reconnus comme étant un organe à part entière. Mais un organe sans enveloppe, ni structure classique. Se présentant sous la forme de membranes fibro-élastiques recouvrant ou enveloppant une structure anatomique (muscle, organe…), ils forment une chaîne continue et font partie intégrante d’un seul et même système.
Pour le thérapeute et enseignant de thérapies manuelles Thomas Myers qui s’est aussi confié à la chaîne de télévision Arte, les fascias forment « un réseau continu et sont reliés entre eux par de multiples lignes, de la tête aux pieds, d’une main à l’autre en passant par les épaules et même sous forme de spirale dans le tronc ». Le thérapeute américain en est intimement convaincu : une sensation de pincement à un endroit du corps a souvent son origine ailleurs. « Prenez quelqu’un qui a une douleur dans le bas du dos. Les causes peuvent en être multiples », explique-t-il. « La douleur peut venir de la voûte plantaire, des genoux, des hanches, descendre des épaules. Le grand triangle formé par les épaules et le bas du dos constitue un ensemble. Face à un problème qui se situe dans le bas du dos, je dois bien regarder partout ailleurs, car je ne sais pas où se situe la source du problème. Étant donné que les fascias ont des structures interdépendantes, une douleur peut apparaître dans le bas du dos – qui, chez l’humain, est une zone fragile – mais sans signifier pour autant que sa source est située au même endroit. Je dois examiner toute la structure si je veux soulager la douleur de manière permanente. »
On s’en aperçoit rapidement : le récent intérêt pour les fascias et la nouvelle approche thérapeutique qu’ils induisent constituent un revirement complet par rapport aux approches thérapeutiques jusqu’alors envisagées faute de connaissances avancées sur le sujet.
Dubitatif, puis convaincu
Cependant, force est de reconnaître que tous les chercheurs n’ont pas été immédiatement convaincus par les propos et la riche expérience de Thomas Myers qui, aux yeux des scientifiques, présente l’inconvénient d’être un talentueux autodidacte. L’Allemand Jan Wilke fait, ou plutôt faisait, partie de ces chercheurs dubitatifs. Il a mené diverses expériences afin de déterminer de manière rigoureuse et scientifique le rôle exact des fascias. Partant du constat qu’environ quatre personnes sur cinq souffrent ou souffriront de lombalgie (une douleur siégeant dans la partie basse de la colonne vertébrale) au moins une fois dans leur vie, il a principalement étudié la ligne dorsale superficielle qui passe de part et d’autre de la colonne, se poursuit à l’arrière de la cuisse, passe par le mollet, le tendon d’Achille et aboutit au fascia plantaire au niveau de la plante du pied. Pour le chercheur, cette ligne présente l’avantage de relier les deux extrémités du corps. À l’issue de ses premières recherches, Jan Wilke a conclu : « Les premiers résultats semblent indiquer que si j’étire le muscle du mollet, quelque chose se passe : un effet de traction au niveau du muscle de l’arrière de la cuisse. » Une deuxième expérience s’est révélée encore plus concluante en permettant au chercheur allemand de démontrer la connexion des fascias entre la colonne cervicale, le dos et la jambe. Il existe donc bien un effet mécanique de transmission entre les jambes et la colonne cervicale. Enfin, une autre expérience, effectuée avec un rouleau de massage sur la cuisse, montre des effets sur d’autres parties éloignées du corps, comme le cou. Désormais, pour Jan Wilke, apparemment peu convaincu au départ, il est clair que les fascias jouent un rôle déterminant et que les forces se transmettent aussi bien verticalement qu’horizontalement.
Une organisation chaotique… en apparence
Jan Wilke n’est pas le seul à avoir découvert avec fascination les fascias. Il en est de même pour le Français Jean-Claude Guimberteau, spécialiste de la chirurgie de la main. C’est au cours des opérations qu’il assure dans un établissement spécialisé de Bordeaux qu’il a découvert le réseau des fascias. Un univers qui n’a pas manqué de le surprendre. Après avoir filmé, avec l’accord de ses patients, les fascias à l’aide d’une mini-caméra, il a constaté : « C’est apparemment chaotique comme organisation. Mais le chaos n’est qu’apparent. En fait, ce n’est certainement pas un chaos, car le résultat, c’est la vie. C’est-à-dire l’efficience parfaite. Grâce aux travaux qui sont menés sur les fascias, on va avoir petit à petit des perceptions de l’anatomie, de nos organisations architecturales, qui seront nouvelles et qui ouvriront la voie à de nouvelles méthodes thérapeutiques… En tant qu’êtres humains, nous sommes un réseau fibrillaire depuis la surface de la peau jusqu’au plus profond des os et des cellules. Tout est lié par une organisation fibrillaire dont le diamètre est extrêmement variable, mais continu. Il n’y a pas d’espace libre. »
Les fascias sont donc omniprésents dans le corps sous des formes diverses. Même le cerveau est habité par ce mystérieux tissu conjonctif, ce que confirme la professeure d’anatomie Carla Stecco : « Les méninges peuvent être considérées comme des fascias particuliers, car elles ont les mêmes caractéristiques que les fascias visibles dans les autres parties du corps. »
« Une très importante source de la douleur »
Voilà donc pour les observations anatomiques. Mais, en pratique, quel est l’impact des fascias sur notre santé ? Sont-ils source de problèmes, de solutions ou les deux à la fois ? Pour illustrer l’importance des fascias, s’intéresser à la douleur en général et au mal de dos en particulier est très révélateur…
Il apparaît en effet que, si une gêne ou une douleur survient, cela est en lien avec un fascia situé ailleurs dans le corps. Les fascias interagissent entre eux, d’un endroit du corps à l’autre, un peu à l’image d’une toile d’araignée qui bouge à la moindre tension mise sur l’un de ses fils. C’est ainsi qu’ils sont aussi partie prenante du système de la douleur. Comme le souligne Robert Schleip, « les fascias représentent un organe de la perception des plus sensibles, car ils contiennent des récepteurs de la douleur ». Concrètement, les informations de la sensibilité, c’est-à-dire le fait que nous sentions sur notre peau quand quelqu’un ou quelque chose nous touche, sont transmises via les nerfs au cerveau. Les nerfs ont pour fonction d’innerver la peau, les muscles et les organes du corps. Les fascias étant densément innervés, ils sont donc une source de sensations internes et peuvent, par conséquent, être la source indirecte de nos maux. En effet, dans certains cas, la douleur ne prend pas directement le chemin des nerfs, mais celui des fascias, vers le cerveau. On parle alors de « douleur projetée ». Le rôle des fascias dans la sensation de douleur a notamment été largement mis en évidence par Siegfried Mense, professeur d’anatomie à Mannheim (Allemagne) : « Nous savons que les fascias constituent une très importante source de la douleur. D’une part, parce qu’ils sont densément innervés. D’autre part, parce qu’ils possèdent une connexion très performante avec les cellules nerveuses de la moelle épinière. »
« Chez les patients sains, les deux couches superposées du fascia peuvent bouger sur environ 75 % de leur longueur »
Dans le domaine de la douleur, le fascia thoraco-lombaire, également appelé « aponévrose lombaire moyenne », a concentré de nombreuses recherches. Cet intérêt ne vient pas de nulle part : non seulement c’est le plus important fascia du corps, mais il semble aussi être à l’origine du mal de dos non spécifique. Tant mieux car, selon de récentes observations, le mal de dos touche environ 66 % des Français. Parmi les spécialistes du sujet, l’Américaine Hélène Langevin, connue dans le monde entier pour avoir caractérisé certains effets cellulaires et mécaniques de l’acupuncture sur les fascias, résume : « Généralement, quand un patient se présente avec des douleurs chroniques dans le dos, on pratique une IRM de la colonne vertébrale. Or, chez nombre de ces patients, les résultats sont normaux. À l’inverse, nombre de personnes affichant une IRM de la colonne catastrophique ne souffrent d’aucune douleur. La question à se poser est donc celle-ci : et si c’était le fascia reliant les épaules aux hanches qui était en cause ? Chez les patients sains, les deux couches superposées du fascia peuvent bouger sur environ 75 % de leur longueur, alors que chez les personnes souffrant d’un mal de dos non spécifique, cette capacité de glissement n’est que de 50 %. Les responsables pourraient en être les cellules du tissu conjonctif ; une production excessive de collagène entravant le glissement des fascias. »
Le rôle clé du collagène
« Collagène », le mot est lâché. Selon Robert Schleip, « les fascias sont constitués de fibroblastes entourés d’une matrice. Ces fibroblastes sont les cellules principales du tissu conjonctif. Elles produisent des fibres de collagène, principal composant de la matrice ». Concrètement, les fascias ont une teneur élevée en eau, en protéoglycanes (qui contribuent à l’adhésion de cellule à cellule et interviennent dans la différenciation et la prolifération cellulaires), ainsi qu’en fibres de collagène (à hauteur de 60 à 70 %), de réticuline et d’élastine. L’élastine et le collagène confèrent aux fascias deux propriétés : l’élasticité et la rigidité. C’est pour cela que, plus encore que le squelette, ces fibres arrivent à maintenir correctement la structure du corps. C’est en effet grâce au rôle de soutien des fascias que le corps humain peut « tenir » sa forme. Sans eux, tous les éléments du corps se retrouveraient sans maintien et désorganisés au moindre mouvement.
Cela dit, tous les spécialistes des fascias le reconnaissent : si le collagène joue un rôle essentiel, sa production doit cependant rester maîtrisée. Une production excessive entrave le glissement des fascias avec des conséquences négatives sur nos capacités de mouvement. Un excellent moyen de stopper la surproduction de collagène passe notamment par la pratique d’étirements ou de l’acupuncture qui ont un effet relaxant sur les cellules et, par conséquent, sur les adhérences tissulaires. Y compris en cas de mal de dos.
Le stress influence aussi les fascias
Si les fascias exercent une action évidente sur la santé physique, à la fois en tant que source de problèmes et source de solutions, ils réagissent aussi au stress émotionnel, et ce « de manière progressive et durable », selon Robert Schleip.
Au cœur de la réponse fasciale au stress, se trouvent le système nerveux autonome et, plus particulièrement, sa branche « sympathique » qui, depuis le cerveau et la moelle épinière, déjà évoquée avec Siegfried Mense, se ramifie et se distribue à presque tous les organes sans qu’il soit possible de le contrôler de manière volontaire. Activée par le stress, la branche sympathique prépare notre corps à la lutte ou à la fuite (pouls accéléré, mains moites, muscles en tension) grâce à des messagers chimiques TGF (facteurs de croissance de transformation) qui réagissent au stress au sein des tissus fasciaux. C’est par ce mécanisme que le stress et les émotions ont un impact sur les fascias et, par conséquent, sur les tensions et les douleurs que ces émotions entraînent. Rien d’étonnant à ce qu’en état de stress, il soit possible de se sentir « coincé » dans son corps.
Une « carte corporelle » liant les différentes zones du corps et le type d’émotions
Outre les étirements musculaires et l’acupuncture, une des solutions pour traiter le problème pourrait se trouver dans la respiration. C’est, en tout cas, ce que soutient le microbiologiste spécialiste de la respiration Yvan Cam dans son ouvrage La Maîtrise du souffle. Il y indique que « la respiration influe sur le système nerveux autonome, donc, par un trajet descendant, sur les fascias ». Et cela d’autant plus que, « le diaphragme est un point central en termes d’insertion des fascias ». S’il reconnaît que ce champ disciplinaire est encore un peu balbutiant, Yvan Cam souligne cependant que l’approche est prometteuse en termes d’applications. En effet, des recherches ont montré que nous avons toutes et tous la même « carte corporelle » liant les différentes zones du corps et le type d’émotions. Ainsi, la colère se manifeste plutôt dans les bras et les trapèzes, la tristesse dans la poitrine, l’anxiété dans l’abdomen et la peur dans les jambes et le psoas. Autrement dit, si les états de colère se manifestent par des tensions dans les trapèzes, des trapèzes chroniquement tendus auraient tendance à nous maintenir dans des attitudes de colère par effet de rétroaction. De même, des tensions abdominales nous pousseraient à l’anxiété. Dès lors, poursuit Yvan Cam, « il devient intéressant de pratiquer des exercices spécifiques pour remobiliser ces zones corporelles. Or, dans le cadre des émotions, les tensions semblent apparaître plutôt dans les tissus profonds. La respiration devient donc un outil de choix pour travailler dessus. Un lien mécanique se fait entre respiration et état de tension des fascias et, ainsi, du signal envoyé par les fascias au système nerveux autonome… Il est logique que, pour obtenir un état émotionnel stable, les fascias doivent se détendre… ».
Tout aussi important, l’exercice physique qui doit être pratiqué de manière raisonnée mais régulière. Pour Hélène Langevin, « il semble que les fibroblastes doublent de volume et envoient des signaux pour que les fibres se relâchent quand il y a exercice physique et étirement. Il s’agit d’une régulation active et dynamique du tissu conjonctif ». À l’opposé, le manque d’activité physique crée un accroissement des tissus conjonctifs qui entrave la mobilité et donc entraîne une perte des fonctions de notre corps, plus particulièrement celles des tendons et des fascias. Pour que ceux-ci ne s’enraidissent pas et ne créent pas de douleurs, il leur faut une stimulation régulière. Et donc de l’exercice physique.
Un lieu privilégié où se situe la mémoire tissulaire
Les techniques douces – les « techniques de fascias » – utilisées par certains ostéopathes jouent aussi un rôle guérisseur essentiel. Il est désormais avéré qu’elles peuvent améliorer l’état des fascias et redonner une certaine mobilité au corps.
À vrai dire, la prise en compte des fascias par l’ostéopathie est loin d’être une nouveauté. Dès le début du XXe siècle, le docteur Andrew Taylor Still, considéré comme le père de cette approche, affirmait déjà que « le fascia est le lieu où chercher la cause de la lésion et où entreprendre le traitement ». Ainsi, bien avant la création du diplôme de masseur-kinésithérapeute (en 1946 en France), longtemps avant l’invention du « rolfing », une technique de remodelage des fascias dans les années 1950, et plus longtemps encore avant la fasciathérapie de Daniel Bois, le docteur Still avait compris, à sa manière intuitive et visionnaire, l’importance capitale des fascias, non seulement dans l’apparition de la maladie, mais aussi dans l’application de ses traitements. Mais Andrew Still allait encore plus loin. Il estimait que les fascias étaient un lieu privilégié où se situait la mémoire tissulaire, qu’elle soit mémoire de douleur, mémoire émotionnelle ou mémoire traumatique ! C’est cette dernière que les ostéopathes cherchent à libérer au sein du fascia pour que celui-ci puisse transformer ses schémas de contrainte et/ou d’inertie en schémas de guérison et, donc, de santé. Ce nouveau schéma de santé est perceptible par l’ostéopathe sous la forme d’une meilleure mobilité, d’une meilleure motilité (autrement dit : la faculté du mouvement) et d’une plus grande fluidité. Tant il est vrai que la substance fondamentale « baignant » les fascias aura alors retrouvé un aspect plus liquide alors qu’elle était auparavant perceptible par le praticien sous forme de « gel » ou de « colle » sous l’action des schémas de contrainte et/ou d’inertie.
Le rolfing pour remodeler les fascias
Les praticiens en thérapies manuelles ont à leur disposition plusieurs techniques qui, toutes, présentent d’indéniables avantages. L’une d’entre elles est le rolfing, qui a été mis au point par Ida Rolf dans le courant des années 1950. Initialement appelée « intégration structurelle », le rolfing est une technique de travail corporel en profondeur qui peut ressembler à un massage dynamique. Il a pour but de remodeler le corps, en le replaçant sur son axe central d’origine. Il agit en rééduquant la posture et le mouvement. La particularité du rolfing est que l’ensemble du traitement consiste à intervenir directement sur le réseau des fascias. Le rolfing s’adresse avant tout aux gens qui veulent être soulagés de douleurs musculo-squelettiques ou qui désirent améliorer leur aisance corporelle, mais d’autres effets positifs surprenants peuvent être observés. Il faut cependant savoir que le travail du thérapeute doit souvent être complété par de nouvelles habitudes de posture et de mouvement si l’on veut obtenir des effets pérennes, ce qui passe par la pratique de certains exercices. Lorsque le praticien de rolfing (appelé aussi « rolfeur ») rétablit l'équilibre de la structure corporelle grâce à ses manipulations, cela a une influence positive sur la santé en général et sur le bien-être psychologique. Cette intervention entraîne, en effet, un changement intérieur profond en permettant à des blocages anciens de se défaire. Le mot « blocage » étant compris ici dans une perspective holistique dans laquelle les tensions physiologiques ont leurs correspondantes psychologiques.
Pour redonner au corps son alignement et sa souplesse, le rolfeur procède à des manipulations selon un programme précis : un traitement complet prend habituellement dix semaines (à raison d’une séance par semaine), au cours desquelles le travail suit une progression définie. Ce travail s'accomplit par une variété de palpations, de pressions lentes et de manipulations plus ou moins vigoureuses. Elles peuvent parfois être inconfortables, surtout lorsque les tissus sont tendus ou sclérosés, mais ne sont pas censées faire mal. Il s'agit de pincer, lisser, masser, malaxer et tasser avec les doigts, les paumes, les poings et les coudes notamment pour étirer et assouplir le tissu conjonctif. Tout le corps y passe : du sommet de la tête à la plante des pieds, en passant par les gencives, les aisselles et le plancher pelvien.
La TNC pour dénouer les tensions qui contraignent l’équilibre
Une autre technique de mobilisation des fascias est représentée par la « technique neuro-cutanée. Plus connue sous le sigle TNC, cette approche neuro-tissulaire de l’ostéopathie se donne pour objectif prioritaire de rétablir l’équilibre articulaire, musculaire et circulatoire du corps non pas en étirant directement les fascias, mais en leur envoyant des messages de détente ciblés. Entièrement respectueuse du corps, la TNC produit des résultats surprenants d’efficacité. En particulier, en cas de douleurs et/ou de raideurs aiguës ou chroniques, de blessures ou de tensions tenaces. En agissant par des gestes précis de la main sur les zones de tension qui s’affichent au niveau de la peau, en effectuant des manœuvres neuro-tissulaires, en travaillant sur des zones de tensions bien spécifiques et signalées par le corps du patient lui-même et non selon un protocole prédéfini, le thérapeute va dénouer les tensions qui contraignent l’équilibre des articulations, des muscles et des viscères.
L’essentiel de la technique repose sur le repérage de « points neuro-cutanés » décrits par l’ostéopathe Stéphane Delalande et qui signalent à la surface de la peau les zones de tension sous-jacentes, y compris en profondeur. En pratique, la peau affiche de manière palpable au toucher les tensions qui se trouvent au-dessous. Chacun de ces points demande un traitement particulier, avec un geste correcteur approprié, conforme à la nature du déséquilibre. La correction de ces points permet d’enclencher un processus d’autorégulation du corps et le retour à l’équilibre neuro-tissulaire, c’est-à-dire l’équilibre tensionnel des muscles, des ligaments et des fascias.
La fasciapraxie, basée sur le comportement viscoélastique des tissus corporels
L’ostéopathe Yves Laval est, en France, le fondateur de la fasciapraxie, autre technique douce travaillant sur les fascias. Pour lui, la fasciapraxie est une forme d’ostéopathie qui s’intéresse à des « organisations tissulaires préférentielles » inscrites dans les tissus de soutien à de nombreux niveaux structurels du corps humain. Au cours de son développement, le corps s’organise pour lutter contre la gravité. C’est cette « verticalité tissulaire » qu’analyse l’approche ostéopathique de la mécanique tissulaire, également appelée « fasciapraxie ».
En fasciapraxie, une méthode exclusivement manuelle, le travail s’appuie d’abord sur le comportement viscoélastique des différents tissus corporels. À ce niveau, deux actions sont possibles : le fluage et la relaxation. Elles reproduisent, voire amplifient, le fonctionnement naturel de la biomécanique tissulaire. Le fluage consiste à appliquer une contrainte constante sur la zone perturbée et à évaluer, dans le temps, la déformation déclenchée de façon autonome par les tissus. La relaxation, quant à elle, consiste à appliquer une déformation constante dans les tissus et à évaluer la réponse du corps pour maintenir cette déformation. Pour résumer les choses, la fasciapraxie permet de rendre leur élasticité aux fascias, de soulager les tensions et d'apaiser les zones douloureuses.
La fasciathérapie privilégie les capacités d’autorégulation du corps
Si, aujourd’hui, la fasciapraxie a le vent en poupe, il ne faudrait pas en oublier celle qui l’a précédée : la fasciathérapie. C’est dans le courant des années 1980 que le kinésithérapeute et ostéopathe Daniel Bois a mis au point une technique manuelle et gestuelle des fascias qui sont, comme on l’a vu précédemment, à la fois vitaux et réactifs. En stimulant manuellement les fascias, la fasciathérapie a pour objectif prioritaire le rétablissement de leur équilibre et de leur élasticité. Les tissus retrouvent alors leur mobilité, le patient recouvre ses fonctions et son état de bien-être dans une certaine fluidité.
Indiquée notamment pour les personnes anxieuses (surtout en cas de stress, burn-out, fatigue excessive…), en cas de douleurs chroniques (fibromyalgie, lombalgie, arthrose…) ou aiguës (lumbago, tendinite, torticolis…) et de pathologies de la sphère crânienne (céphalées, migraines, acouphènes), abdominale et urogénitale (règles douloureuses, syndrome du côlon irritable, troubles du transit…), la fasciathérapie se montre aussi efficace en traumatologie (suite à un acte chirurgical, en médecine du sport…) et en tant que soin de support (en accompagnement des chimiothérapies, notamment) pour améliorer la qualité de vie des malades.
L’approche de la fasciathérapie privilégie les fortes capacités d’autorégulation du corps, développe la perception corporelle chez le patient et prend en compte l’unité corps-psychisme. Son action douce et respectueuse de l’organisme et du patient permet, dans la très grande majorité des cas, d’atteindre une réelle sensation de bien-être. Ou, à tout le moins, de mieux-être, ce qui est déjà bien souvent une victoire.
Concrètement, ce sont toujours les principes de globalité et d’homéostasie qui guident la séance de fasciathérapie. Lors de la séance, après avoir cerné le motif de la consultation et les éventuels antécédents de la personne, le thérapeute pose les mains sur le corps du patient. Ses mains sont en « écoute » et ressentent le mouvement naturel inhérent des fascias et les éventuelles tensions ou zones de densité tissulaire. Le toucher se doit d’être très fin, subtil. Il doit être entraîné afin de déceler les « traumatismes » éventuels. Afin de redonner de la mobilité aux fascias, le thérapeute induit de légères pressions douces localement, tout en prenant en compte l’ensemble du corps de son patient.
Si les diverses techniques permettant de travailler les fascias varient peu ou prou entre elles, toutes ont cependant certains points communs. Il s’agit avant tout de techniques manuelles qui privilégient l’écoute et le respect du patient, insistent sur la douceur des manipulations et s’intéressent à l’ensemble du corps, partant du principe qu’une douleur survenant à un endroit spécifique n’a peut-être pas sa véritable origine à ce même endroit.
Mais avant de s’en remettre aux mains entraînées d’un thérapeute compétent en la matière, il est toutefois possible de travailler soi-même sur ses propres fascias. En prendre soin au quotidien est important : plus ces tissus conjonctifs sont fluides et en bonne santé, plus le mouvement est facilité. A contrario, plus ils sont rigides, plus des déséquilibres et des tensions risquent d’apparaître. Ainsi, l’on découvre que non seulement les problèmes articulaires, les problèmes de mobilité et les douleurs musculaires, mais aussi les problèmes de digestion, de sommeil, de stress et certains symptômes liés au vieillissement… peuvent trouver leur origine et leur solution, au moins en partie, dans les fascias.
Une contribution majeure en cancérologie
On s’en aperçoit assez vite : l’influence des fascias est double, voire ambiguë. D’un côté, ils se positionnent comme étant les sources potentielles de certains problèmes de santé et autres douleurs. Mais de l’autre, ils font aussi partie intégrante de la solution douce et efficace pour traiter ces douleurs et ces maux.
Depuis dix ou quinze ans, la recherche en ce domaine a fait d’incroyables progrès. Les découvertes ont été nombreuses et importantes. Mais il reste encore beaucoup à apprendre sur les fascias qui, en quelques années à peine, sont passés du second plan au devant de la scène scientifique. Il est désormais clair que, au fur et à mesure des nouvelles découvertes, ils vont encore ouvrir de nouvelles et prometteuses voies thérapeutiques, dont certaines sont d’ailleurs déjà ébauchées. Notamment dans le domaine de la cancérologie. Déjà, la fasciathérapie peut être proposée comme soin de support à des patients souffrant d’un cancer. Son intérêt repose alors sur un accroissement du bien-être du patient, une diminution de son stress et du versant anxiogène de ses douleurs. Bref, sur une amélioration globale des conditions de vie du malade cancéreux.
Il ne s’agit pas de simple théorie. Une étude qualitative française a été menée auprès de huit patients cancéreux présentant une douleur non contrôlée médicalement et/ou un stress important. Ils ont chacun bénéficié d'entre une et six séances de fasciathérapie. L’évaluation a porté sur les critères de qualité de vie suivants : le sommeil, l’état de bien-être, la douleur et le stress. Les résultats montrent une réponse significative et positive dès la première séance en moyenne sur trois critères pour chaque sujet.
L’utilisation des fascias en oncologie est, en tout cas, suivie de très près par de nombreux chercheurs. Hélène Langevin estime que « si l’étirement peut réduire les fibroses et les inflammations, on peut se demander s’il ne pourrait pas réduire aussi le développement du cancer ». Elle est rejointe en cela par Robert Schleip : « Je n’aurais jamais imaginé que la cancérologie devienne un jour l’un des domaines où la recherche sur les fascias serait utilisée et apporterait une contribution majeure. Je ne peux pas m’avancer quant à l’avenir, mais nul doute qu’il réservera encore bien des surprises ».
Travailler soi-même les fascias ? C’est possible !
Parmi les pratiques permettant de travailler au quotidien sur les fascias, se trouve le yin yoga. Par opposition à de nombreuses autres formes de yoga généralement plus actives, le yin yoga propose de rester plus longtemps, souvent durant plusieurs minutes, dans chaque posture afin de laisser le temps aux tendons, articulations et ligaments moins irrigués que les muscles, de sentir l’étirement de leur enveloppe fasciale.
Très concret et réalisable par chacune et chacun, le relâchement myo-fascial (ou RMF) de la voûte plantaire est aussi une technique à pratiquer chez soi et qui a fait ses preuves. À l’aide d’une boule spécifique (ou une simple balle de tennis), le principe général est d’exercer avec le poids du corps des points de pression dans la voûte plantaire tout en la massant. L’idée est de pratiquer cela avec un seul pied pendant 1 minute (même si cela ne semble pas toujours très agréable), puis de se pencher en avant jambes tendues, afin de percevoir la différence dans le corps entre le côté massé et l’autre. Le RMF permet principalement d’obtenir une amélioration de la souplesse des jambes ou du dos par le relâchement de la voûte plantaire. Notons que pour les praticiens spécialistes de cette approche, le RMF (qui ne s’intéresse pas qu’à la voûte plantaire) est une spécialité intégrée à la physiothérapie. Le RMF est alors souvent combiné aux techniques de physiothérapie conventionnelles (mobilisations, exercices…) pour des résultats optimaux.
Philippe Chavanne
